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Une semaine à Rangoon: un retour dans la vie professionnelle, un stock de sourires pour supporter la fin de la mousson et une super girafe en papier

Quoi? Déjà?”, suivi d’un sourire-grimace et d’un “ah, et bien félicitations” à peine audible. Voilà la réaction de la majorité de mon entourage à l’annonce de mon nouveau départ pour la Birmanie. Comprenant très bien que celle-ci était davantage basée sur la volonté de m’avoir à portée de train dans l’hexagone, après de longs mois d’exode, qu’une incapacité à envisager que mon bonheur soit ailleurs, le “courant d’air” (comme m’a surnommée mon père) ne pouvait pourtant s’empêcher de se poser mille questions. Et comment en être autrement. A l’heure de la maternité et des prêts immobiliers, je décrétais le répit de mon “âme-soe..sac à dos” terminé et repartions sceptiquement faire du développement de fonds en ONG, quand bien même je jurais, un mois plus tôt, de vouloir faire quelque chose de nouveau à Londres. Quand, aujourd’hui, huit jours après mon arrivée, posée à mon bureau et distraite par le bruit des corbeaux, des moines qui prient et de la pompe à eau, je relis ma lettre (mieux dit ma plaidoirie) de motivation écrite pour mon poste, je me dis que mon inconscient avait parlé pour moi. Et cette première semaine a achevé de me convaincre qu’il avait entièrement raison.

Samedi, 7h. Mes valises à peine posées dans l’une des chambres inoccupées du vaste appartement qui sera le mien pour six mois, je regarde depuis mon bébé balcon les vélos et vendeurs ambulants s’activer dans la rue. Il fait chaud et humide, je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit, décalage et divertissements de l’aéroport de Doha obligent. Pourtant, je suis trop excitée pour aller me coucher. J’ai à la fois hâte que mes collocs se réveillent pour faire leur connaissance, que ma pote Carine m’emmène promener, que tous ces bruits et ces odeurs deviennent familiers. J’ai un bon pressentiment. Quelques heures plus tard, alors que je me retrouve victime d’une attaque massive de moustiques, gambadant au milieu d’une usine de verre désaffectée, avec Malika et Sophie, je pense tout haut que la vie est sacrément surprenante.

Mes collègues sont excessivement sympathiques et fidèles aux clichés relatifs à leur nationalité. Les français râlent, l’allemand, qui est mon chef, adore les plans d’action et les idées classées avec des tirets (mais il n’en est pas moins drôle et agréable), la grecque, en plus de s’appeler Antigone, rigole beaucoup et part dans tous les sens. Le fait qu’elle soit responsable des finances, à l’heure où son pays fait tristement la une de l’actualité économique européenne, suscite beaucoup de blagues – de mauvais goût ; mais toute grecque qu’elle est, elle en rit avec nous. Pour l’instant, je suis noyée dans un flot continu d’informations et il n’y a pas une seule chose commencée lundi que je n’aie réussi à finir vendredi. Je lis quelques pages de l’histoire contemporaine de la Birmanie avant de relancer les contacts que j’ai chez les bailleurs de fonds puis de filer en réunion, et de revenir à mon bureau me battre contre ma nouvelle messagerie et mon nouveau compte skype, tous deux dysfonctionnants. J’ai à peine eu le temps de mettre un nouveau tiret à mon plan d’action (en plus d’organiser une dégustation de fromages à la maison, c’est le seul moyen que j’ai actuellement en ma possession pour démontrer à mon chef que mon recrutement était pertinent) que je repars en briefing ou qu’une nouvelle lecture fortement conseillée (de cinquante pages, en anglais, sinon c’est moins drôle) me tombe dessus. Les attentes liées à la création de mon poste – et à ma personne qui ai eu la joyeuse idée de me proposer en cobaye- sont démentes, pour ne pas dire effrayantes. En tant que messie des financements, je dois aider les équipes à formaliser des projets aussi pertinents qu’attractifs aux yeux des nations unies et de l’union européenne, tout en identifiant de nouvelles proies auprès desquelles « vendre » nos vingt ans d’expérience dans le pays et notre capacité à tirer des milliers d’enfants malnutris de leur triste sort. Autant dire que je vais certainement voir pousser ici mes premiers cheveux blancs et passer beaucoup de temps à la Paya Shwedagon.

La plus grande pagode de la ville. Il y a sept mois elle m’avait déjà fascinée et sa vue continue d’exercer sur moi une admiration indescriptible, d’autant plus qu’elle a fait peau neuve et qu’elle brille maintenant de mille feux. Je n’y suis pas encore retournée. A vrai dire, j’ai déjà pris le pli de l’expatriée qui met un point d’honneur à éviter la moindre attraction touristique. Sauf à considérer que les supermarchés et les boutiques de déco en sont une. Non, moi je préfère marcher sur les trottoirs défoncés d’avenues bruyantes et sans intérêt. Il faut dire que depuis que j’ai appris par notre responsable logistique que le seul risque sécuritaire était de tomber dans un trou ou de se retrouver au milieu d’un règlement de comptes entre deux gangs de chiens (celui de la pagode VS celui de la banque), je m’en donne à cœur joie. Sous le regard incompréhensif des chauffeurs de taxi, qui s’arrêtent systématiquement à ma hauteur sans que je n’aie levé un petit doigt, et tachant tant bien que mal d’éviter les mâcheurs de bétel susceptibles de cracher à chaque instant.

Sans en être découragée pour autant, je me régale de micro-détails du quotidien des birmans. Les rabatteurs de bus qui hurlent et rabattent les passagers sans même s’arrêter. Les vendeurs ambulants de tickets de loterie, diffusant, imperturbables, au beau milieu de la route, des musiques de dessin animé. Les moines, partout, tout le temps, dans leur dégradé de robes pourpres, oranges et roses. Les jeunes birmanes, aux joues jaunies de Tanaka, toujours impeccables malgré les pluies torrentielles qui s’abattent sur la ville quelques heures par jour. Les jeunes birmans, aux coupes de cheveux improbables, qui iraient parfaitement dans les mangas dont la musique est diffusée par les loteries sur roues. Les plus âgés tenant systématiquement la main de plus jeunes, les amputés qui font la manche, les vendeurs de fruits et légumes qui font la sieste au milieu de leur étal…

Et puis, c’est incontestable, j’ai progressé en langage des signes. Je peux, non sans fierté, mimer la rivière et la salle de sports. La banque, qui est le point de référence pour ma rue, ne marche pas à tous les coups mais j’y travaille. J’ai retrouvé avec plaisir Carine, mon amie de master, plus engluée que jamais dans des guerres d’influence et de la langue de bois, à quelques semaines des élections nationales qu’elle s’attache à rendre le plus « libres » et « transparentes » possibles. Enfin, j’ai consacré beaucoup d’énergie à concevoir et mettre en oeuvre un plan de personnalisation et remplissage de ma chambre, laquelle a la taille d’un studio parisien. Pari en parti réussi : une grande ombrelle verte, un set de table mêlant icones birmanes et couleurs criardes ingénieusement transformé en tableau et une girafe rouge et or en papier mâché que je ne me lasse pas d’admirer. Bien entourée et heureuse, ma deuxième semaine peut donc commencer.

 

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Argentine, la cerise sur le gateau

En espagnol, on parle plus communément de « fraise sur le dessert ». Quel que soit le fruit rouge auquel on fasse référence, je suis impatiente d’y entrer depuis plusieurs semaines maintenant. Terre de mes premières amours sud-américaines et origine de mon attraction pas toujours très raisonnée pour le sous-continent, l’Argentine a toujours évoqué en moi un eldorado et je considère, aujourd’hui encore, l’année de mon échange universitaire comme la plus douce de ma vie. Dix ans plus tard, la réalité argentine demeure-t-elle fidèle à l’image d’Epinal que je m’en suis faite? Retour sur mes derniers jours du voyage au pays du tango, de l’hystérie du football et des crises financières perpétuelles.

Après quelques heures à attendre, au pied du col de Jama, que la neige tombée en masse au cours des nuits précédentes veuille bien cesser d’obstruer le passage des véhicules, je remonte dans mon bus, en proie à une intense excitation. Et lorsqu’en début d’après midi, encore ébahie par les magnifiques sommets enneigés au milieu desquels je viens de passer, j’aperçois le drapeau blanc, bleu céleste et jaune, je souris bêtement et désigne à ma voisine le poste frontière comme si je venais de tomber sur une mine d’or. Impossible de fermer l’oeil ne serait-ce qu’une minute au cours de cette interminable après-midi de voyage jusqu’à Salta, ville principale du nord est de l’Argentine. Il faut dire que ma place de choix, au premier rang de l’étage du bus, couplé à la beauté des montagnes et steppes que nous traversons ne m’y encouragent guère. Il est 21h quand je retrouve avec joie Charlotte, une néerlandaise rencontrée en Mongolie huit mois plus tôt. Rapide résumé des épisodes précédents et nous nous attablons tous devant un asado à 10 euros. Double problème: depuis mon dernier passage dans le pays, je suis devenue végétarienne et les prix ont explosé- le mot est faible. Voyant ma mine déconfite, l’un des employés de l’auberge vient me dire à l’oreille, comme si c’était un secret d’état, qu’il allait m’apporter une assiette de courge farcie, recette de sa grand-mère, sans que je n’aie à payer le prix carnivore. Je garde un sourire figé toute la soirée, d’autant que j’ai convaincu Charlie et une petite équipe internationale dont elle s’est entourée au cours des derniers jours, de louer une voiture pour partir explorer l’une des plus belles régions du pays.

Un australien, une écossaise, deux hollandaises, le tout dans une Chevrolet et moi qui redécouvre, avec un temps d’adaptation, ce que signifient boite de vitesses et conduite à droite. Heureusement que Charlie est là pour me crier de temps à autre « you’re driving on the wrong side of the wayyyyyy » et que de toute façon à Salta, l’intégralité des automobilistes fait n’importe quoi. Nous partons pour une boucle de cinq jours vers l’extrême nord du pays, près de la frontière bolivienne,  là où les noms des villages et les couleurs de peaux revendiquent bien plus l’héritage indigène que partout ailleurs dans le pays. Les paysages sont assez similaires au désert d’Atacama chilien et au sud de la Bolivie: des formations rocheuses improbables, des canyons à couper le souffle, des pics rouges, verts et violets, aux pieds desquels des milliers de cactus sont rangés en file indienne. Un trajet qui devrait durer deux heures nous en coûte six, tellement nous nous arrêtons pour prendre des photos et tellement notre voiture frôle l’agonie, passés 4000 mètres d’altitude. Tout est comme dans mon souvenir, majestueux et dépaysant, bien que dans le moindre petit village, les auberges et échoppes à souvenirs aient poussé comme des champignons, et que je fais ma rabat-joie en comparant, sans me lasser (mais en lassant très probablement le reste de l’équipe) les tarifs de 2005 à ceux de 2015. Le clou de notre virée: la « serrania del Hornocal », plus connue comme la montagne aux quatorze couleurs, un endroit irréel et silencieux, une fresque géante naturelle où les couleurs pastel forment des courbes symétriques sur le dos des collines. Nous sommes seuls, à plus de 4700 mètres, quand au bout d’une longue route sinueuse, surgit au milieu de la lande, un paysage qui n’est scandaleusement/heureusement mentionné dans aucun guide. Les joues rosies par l’altitude et le vent, chaque pas nous semble un effort comparable aux dernières foulées d’un marathon et nous restons bouche bée face à ce mystère de la nature (qui n’en est pas un, mais au vu de nos connaissances en géologie, nous nous abstenons de formuler quelconque explication). Et c’est ravis et poussiéreux que nous regagnons Salta, qui, après plusieurs jours à rouler dans la pampa, fait figure de mégalopole.

Avec Charlie, nous décidons de poursuivre notre séjour argentin au parc naturel Talampaya, alors que le reste de la troupe prend des directions différentes. C’est l’une des rares attractions que je n’avais pas visitées lors de mon précédent séjour. Il faut dire que sans moyen de locomotion propre, il est assez difficile d’accès et qu’il est plutôt un haut lieu de tourisme national, en été. Etrangères en basse saison, nous sommes donc perçues par les habitants de Villa Union, comme des OVNI égarés. Tout est fermé, le garçon de l’office du tourisme est certainement en hibernation depuis trois semaines quand nous entrons dans son bureau, quelques minutes avant la fermeture. La seule solution consiste à prendre un bus officiel à 7h du matin, puis de reprendre, une fois le parc visité, le seul bus de retour qui rejoint la Rioja à 17h. Soit de longues heures à peigner la girafe en perspective. Parfait. Nous n’avons pas non plus le choix du restaurant et de l’auberge puisqu’il n’y en a que deux d’ouverts. Seules dans une immense pièce, nous partageons une mauvaise pizza et une bouteille de vin, nous remémorant les souvenirs marquants de notre voyage dans le désert de Gobi, avant d’aller réveiller Dona Gringa dans sa chambre d’hôtes à la décoration d’un autre âge. Le bus qui nous emmène au parc est, à deux exceptions près (nous) rempli de personnel, qui nous salue et se rendort profondément a peine assis sur son siège. Nous assistons au lever du soleil et sommes accueillies à Talampaya par quelques renards peu farouches. La lumière est assez incroyable et le décor celui d’un western ou de starwars- j’hésite encore. Nous sommes certaines de bénéficier d’une visite guidée privée quand quelques touristes argentins se joignent à nous. C’est parti pour deux heures de balade dans un canyon somptueux, où notre camionnette lutte pour ne pas s’enliser sous le regard d’immenses condors et de groupes de rongeurs. Il est 10h du matin quand à la pause, on nous offre de gouter au vin local (La Rioja est une importante région viticole argentine). Soucieuses de ne pas rompre à la tradition, nous constatons en riant que nos compères ont tous pris du café et nous confondons en excuse auprès de la réputation européenne (surtout que nous sommes de vingt ans les cadettes du reste du groupe). Puis lorsqu’à midi, la visite est finie, et que partant, nous avons cinq heures à tuer au milieu de nulle part, nous décidons, pleines d’optimisme, de faire du stop. Sous un soleil de plomb et avec comme seul bruit, le cri étonnant d’un oiseau caché dans un buisson à quelques mètres de nous, l’ambiance est pesante. Après Starwars, je me sens maintenant dans Bagdad Café. Une camionnette passe en moyenne toutes les 45 minutes et ignore systématiquement, pour quelque raison surement valide, mon pouce et mon regard suppliants. Jusqu’à ce que notre sauveur, un pick up rouge, s’arrête à notre niveau avec à son bord, trois jeunes argentins, que nous jugeons inoffensifs selon des critères et un code muris à l’avance avec Charlie, pendant nos deux heures d’attente. Le maté circule entre la banquette avant et arrière, la conversation est animée et instructive, et 150 km plus loin, nous quittons un peu émues nos compagnons de route, représentants de la jeunesse rurale argentine qui nous confient avec beaucoup d’humour et d’autodérision être arrivés sur terre « après que la beauté ait été répartie par Dieu ».

La nuit est bien entamée lorsque, à nouveau au premier rang du bus, nous entrons dans Cordoba, et mon coeur fait des bonds à chaque nom de rue évocateur. Un vif sentiment de retour en arrière m’envahit soudain, qui ne me quittera plus jusqu’à la fin de mon séjour. Ma vie d’étudiante cordobaise me semble à des années lumières, et résonne en moi l’image d’un âge d’or qui ne reviendra plus.  Le lendemain de notre arrivée, m’étant réveillée à l’aube, je traine Charlie dans un parcours nostalgique, de l’université au cyber café, de la boulangerie à mon ancienne maison, de la salle de gym aux maisons des copains. Ca ne lui parle absolument pas mais elle est tellement gentille et bienveillante qu’elle partage mon enthousiasme et me questionne. J’ai du mal à voir cette ville avec un regard neuf, et le fait que j’y retrouve Nico, ami de l’époque, qui est venu passer le week-end avec nous, ne m’y aide pas. Quelques kilos et cheveux blancs en plus, nous sommes restés les mêmes et je me plais à dire à chaque personne avec qui j’échange, que j’étais là il y a dix ans (et eux de faire une moue étrange suivie d’un calcul mental et d’un questionnement intrigué sur mon âge -car oui je fais toujours aussi jeune qu’il y a dix ans).

A Cordoba, le même bouillonnement des cadres dynamiques en journée, et des fêtes étudiantes qui n’en finissent plus la nuit. Un dynamisme culturel certain; des musées ont poussé et nous rentrons par hasard dans une exposition de Plantu, où la pertinence des oeuvres choisies, associées à la beauté du lieu et aux coupes de champagne que l’on nous met entre les mains me portent sur un nuage. Nous logeons chez Yamila, une amie de Nico, adorable et passionnante psychologue trentenaire, auprès de qui je m’enquiers de la situation politique et économique. Elle et Facundo, son copain, sont clairement contre le gouvernement de Cristina Kirchner, au pouvoir depuis 2007. Entre inflation galopante, explosion de la fiscalité, limitation drastique voire suppression de l’importation de beaucoup de produits manufacturés et impossibilité d’acheter des devises étrangères sans recourir au marché noir, ils me décrivent un pays que je ne reconnais pas, le comparant à Cuba, sous mes yeux ébahis. Ils prient pour un changement aux élections d’octobre prochain.

Difficile pour moi de me faire une opinion en si peu de temps sur place, surtout que Brenda, chez qui je loge à Buenos Aires, est une militante du front pour la victoire, le parti au pouvoir, et travaille pour une institution publique créée par la présidente. J’avais hébergé Brenda à Paris en 2013, via couchsurfing, et c’est une première pour moi que de loger à mon tour chez un ancien invité! Brenda me fait l’éloge des politiques sociales des Kirchner en matière d’éducation, santé et plus globalement souligne l’amélioration indéniable du bien être social avec la création de subventions et revenus minimaux universels. Je ne vois que peu de différences en me promenant dans la capitale, si ce n’est de nouveaux quartiers branchés/hipsters et des propositions de change tous les cinq mètres dans les rues piétonnes (ce qu’à Barbesse est « marlboro, marlboro », est « cambio , cambio » rue Florida :p). En revanche, le clivage entre pro et anti Kircher est prégnant. Aucune neutralité ne semble envisageable et les mouvements sociaux de soutien ou de contestation sont quotidiens. La veille de mon départ, une grève nationale des transports donne du grain à moudre à Brenda et ses collègues, qui en parlent pendant tout le trajet nous conduisant au centre ville. Je regrette de n’avoir plus de temps pour faire ce que Christelle et Antoine avaient fait un an plus tôt, entrer dans le quotidien de cette jeunesse en lutte, comprendre leurs aspirations et leurs difficultés. Comprendre pourquoi cet ancien grenier du monde est devenu en un siècle un pays à la dette externe colossale, au taux d’indigence effrayant et à la société divisée, malgré un énorme potentiel agricole et un niveau d’éducation remarquable.

Après une dernière soirée où je retrouve avec une immense joie l’autre Nico, dans une vie bien rangée où costume de notaire, chien et enfant en gestation ont remplacé beuveries au Fernet, fréquentation des bancs de fac en dilettante et multiplication des conquêtes (il ne me lira pas, mais je ne l’adore pas moins pour autant), me voilà à l’aéroport, devant le panneau affichant à l’heure mon vol pour Madrid. Je ne sais si la boule au ventre que je me traine depuis le matin et les larmes qui coulent sur mes joues sont celles d’une tristesse des neuf derniers mois écoulés trop vite ou d’ une excitation de savoir mes proches et un nouveau départ qui m’attendent. Probablement un mélange des deux. Je n’ai en tout cas pas assez de recul pour dire en quoi ce voyage me renvoie en France un peu différente; juste la sensation plaisante, derrière une appréhension montante, de ne rien regretter.

 

 

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Chile, la alegria ya viene !

Ca y est, il est l’heure pour moi de quitter l’île de Pâques, cet endroit hors du temps où j’ai passé un séjour magique. Je débarque à Santiago au petit matin, bouffie de sommeil et de préjugés négatifs sur cette langue de terre, où j’ai passé quelques semaines dix ans auparavant. Je suis décidée à n’y rester que quelques jours, avant de filer dans le nord de l’ Argentine. D’autant plus que l’automne ici est déjà sérieusement entamé. Je grelotte dans le petit terminal domestique et ôte la fleur en plastique qui ne quitte que rarement mon oreille depuis mon départ de Tahiti. Je suis sceptique. J’ai tort car je m’apprête à redécouvrir et tomber sous le charme de ce pays et ses habitants.

Santiago, la ville polluée de laquelle je n’arrive plus à décoller. 

Nico, son écharpe et son manteau m’accueillent, moqueurs, alors que je commence à peine à réaliser que le débardeur n’est pas le vêtement de circonstance et que je regarde frénétiquement ma montre, perdue (une fois n’est pas coutume) dans le décalage horaire. J’ai rencontré Nico sept mois plus tôt dans une auberge de jeunesse à Osaka. Après avoir discuté un quart d’heure et échangé nos Facebook, nous avons perdu contact et je suis donc assez surprise de son enthousiasme débordant lorsque je lui annonce mon passage sur Santiago quelques jours plus tôt, et encore plus de son insistance à venir m’accueillir à l’aéroport. Nico est excessivement sympathique, de même que sa famille, qui m’accueille comme une amie de longue date. Sa soeur déménage pour me laisser sa chambre, sa mère enlève, pour moi, la viande du menu du déjeuner et son père, le nez derrière son journal, me commente l’actualité chilienne et cherche dans sa mémoire, les quelques mots de français qu’il a un jour maitrisés. Nous partons en promenade dans le centre et je suis émerveillée par ces rues et bâtiments, qui, autrefois, me paraissaient gris et sans intérêt. De la cathédrale au palais présidentiel, des belvédères d’où l’on ne voit rien -pic de pollution oblige- aux grandes artères débordantes d’animation en ce samedi après midi, je peine à suivre Nico et masque avec difficultés ma fatigue et mes lacunes en histoire chilienne. Et quand à ma question « pourquoi les drapeaux sont en berne? », il me répond « parce qu’il n’y a pas de vent »; je me sens à peine stupide et me dis que l’heure est venue pour nous d’aller continuer nos discussions autour de verres de Pisco, l’alcool national. Nico est étudiant en droit, en grève depuis quelques semaines pour protester contre l’augmentation des frais de scolarité dans les universités dites « publiques », qui contraint les étudiants à s’endetter de plusieurs milliers de dollars, sans aucune garantie de trouver un poste, une fois leur diplôme en poche. Guidé par son militantisme, il choisit un bar tenu par les dirigeants d’un journal satirique d’opposition (l’équivalent de notre « canard enchaîné »). Bien évidemment, je ne comprends aucune des références cachées derrière les noms des cocktails et Nico ne s’impatiente même pas quand, au bout de 45 minutes, il m’explique pour la cinquième fois lequel est en prison, lequel est parti avec la caisse, et pourquoi leur présidente est de moins en moins populaire. Pour pimenter cette leçon d’histoire politique, j’ai eu la joyeuse idée de commander un « terremoto » (tremblement de terre), cocktail en vogue chez la jeunesse chilienne, mélange de vin, de Fernet et de glace à l’ananas, qui porte bien son nom et ne fait pas bon mélange avec les trentenaires ayant passé la nuit dans un avion.

Le lendemain, je quitte la famille de Nico pour me rendre chez Sergio, Isabela et Cristobal. Je connais encore moins Sergio que je ne connaissais Nico puisqu’il est l’ami d’un autre chilien croisé en Russie, lequel, ne pouvant me recevoir, a fait des pieds et des mains pour me trouver un toit. Je commence sérieusement à envisager de mettre le chilien à côté du kiwi et du japonais dans mon classement des nationalités bisounours et je franchis le pas quand je découvre que j’ai une chambre de reine et des nouveaux collocs temporaires incroyablement gentils et intéressants. Cela fait à peine 48h que je suis à Santiago et je m’y sens déjà comme un poisson dans l’eau; je vais courir le matin, le concierge de l’immeuble connait mon prénom et m’accueille toujours armé de son plus grand sourire, de même que celle qui est à l’accueil du musée des droits de l’homme, devenu ma deuxième maison. Alors chaque jour, je me dis « demain, je pars pour le nord », et chaque lendemain, je n’ai pas bougé d’un poil. Surtout que mes nouvelles copines chiliennes rencontrées sur l’ile de Pâques, Natalia et Carolina, sont revenues à Santiago et qu’elles ont entrepris de me faire découvrir leurs coins et recettes préférés de la capitale, parmi lesquels, une autre colline surplombant les gaz d’échappement et des grains de blé baignant dans des pêches au sirop…Santiago est devenue pour moi le symbole des rencontres fortuites et amitiés accélérées. C’est ainsi que par le plus grand des hasards je rencontre Felipe, ami d’amie de Xavier, mon locataire unique et préféré, et que je le convaincs sans mal de me suivre pour quelques jours dans le nord du pays. J’aime le Chili.

Pisco, trompette et voute céleste magique dans la « valle del elqui »

Je connais Felipe depuis quelques heures et il ne nous en faut pas plus pour que nous partagions biscuits, doutes existentiels et questionnements professionnels dans le bus qui nous conduit à Pisco Elqui. Situé au fond d’une vallée qui porte son nom, ce village est l’épicentre de la production de Pisco et le tourisme y connait un regain depuis plusieurs années. Il faut dire que c’est un cocon où il fait bon vivre, perdu au milieu de vignes, cactus et montagnes colorées. Avec Felipe, nous nous entourons d’une équipe internationale composée d’un autrichien, une nord américaine, deux canadiennes, une belge, un suisse et devenons en un rien de temps les meilleurs amis de Santiago, patron de l’auberge. Un personnage mi chaman-mi rêveur, au rire contagieux, qui a vécu dans le sud de la France pendant de nombreuses années, et qui est un catalogue d’anecdotes cocasses à lui tout seul. Autour d’un barbecue, le pisco coule à flots, de même que les mots issus d’une langue proche de l’Esperanto, créée pour l’occasion. L’ambiance est animée, bienveillante et musicale, et lorsque Antoine, le suisse, sort sa trompette et que, l’orgueil de chacun d’entre nous en prend un sacré coup (car faire sortir ne serait-ce qu’un son d’une trompette quand on est débutant, c’est mission impossible), je suis prise de la plus longue crise de fous rires de toute ma vie. Le tout sur fond d’étoiles qui filent sous mes yeux. J’aime le Chili.

Pendant la soirée, l’un de nous avait proposé de nous lever à l’aube pour aller voir le soleil pointer le bout de son nez derrière les montagnes (et tous de penser en coeur que l’enthousiasme serait retombé en même temps que notre taux d’alcoolémie). Lorsque quelques heures plus tard, nous sommes presque tous au rendez-vous, chaussures de rando au pied, nous nous étonnons et auto-congratulons pendant de longues minutes, avant de réaliser qu’aucun n’a retenu les conseils de Santiago sur la route à suivre. Qu’à cela ne tienne, nous commençons à marcher dans la nuit noire, encouragés/effrayés par les aboiements des chiens errants, nous trouvant tour à tour nez à nez avec des chevaux ou des barbelés. Au bout de deux heures qui me paraissent interminables (eu égard au fait que ma lampe frontale, complètement déchargée, n’éclaire plus rien du tout et que, par conséquent, je glisse sur les cailloux en continu et tombe par intermittence), nous décrétons que la montagne sur laquelle nous nous trouvons est la bonne, partageons maté et reprenons les félicitations à notre encontre. Avant de réaliser que l’on s’est complètement planté de cap et que le soleil vient de sortir derrière notre dos. Alors nous abdiquons en riant, prenant des photos de saut (mon obsession du voyage- inutile de le préciser), et rentrons en chantant l’hymne national canadien qui nous trotte en tête depuis la veille.

Je retrouve Felipe qui a eu l’excellente idée de ne pas nous suivre dans notre folie nocturne et nous partons en vélo explorer les environs. Les points de vue sont splendides, les côtes dévastatrices pour mes mollets déjà exténués. Nous allons jusqu’à un marché artisanal où Felipe consulte une cartomancienne locale pendant que moi, ayant trop peur de l’avenir qu’elle pourrait m’inventer, je me contente de regarder les bagues et les boucles d’oreille, de façon très terre à terre. Dans un élan d’hyperactivité qui est le nôtre depuis notre arrivée, nous poursuivons notre séjour avec une balade à cheval, au milieu des montagnes, puis allons enrichir nos connaissances sur la fabrication de Pisco dans une distillerie. Je souris en voyant Felipe, auquel le séjour prolongé en France a conféré une aptitude à la critique très aiguisée, se plaindre de la qualité des produits offerts à la dégustation. Puis, en bon français, ne rien acheter :). La vallée de l’Elqui est la terre natale de Gabriela Mistral, poétesse chilienne ayant obtenu le prix Nobel de littérature dans les années 50. Je n’ai jamais rien lu d’elle et pourtant je me passionne pour sa biographie, recouvrant les murs de la « maison-musée » que nous visitons. Nous consacrons notre dernière soirée à l’observation d’étoiles au télescope, dans une des meilleures régions du monde pour ce faire (le nord du Chili concentre en effet les sites d’observation les plus reconnus au niveau international et les astronomes  s’y bousculent). A peine arrivée sur le site, je vois deux étoiles filantes et me presse d’allonger ma liste de voeux. Il n’y a aucun nuage dans le ciel, irréel, et malgré le froid qui nous glace les pieds, nous buvons les paroles de notre guide et voyons tour à tour des nébuleuses, Saturne, étoiles dont j’ai bien entendu oublié les noms à la luminosité et aux couleurs incroyables. Felipe bat fièrement son record d’étoiles filantes vues en une soirée pendant que je me répète à intervalles réguliers que ce pays est celui de tous les possibles. J’aime le Chili.

Il était une fois le désert d’Atacama

Près de 24h après avoir quitté Pisco Elqui, mon bus arrive aux aurores à Calama, ville du désert d’Atacama connue pour abriter la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde. Ville également caractérisée par un taux d’insécurité significatif. Quelques jours auparavant, Marie et Nico s’y sont fait voler leur sac à dos et j’y débarque donc à reculons. Prévoyant initialement – avant que beaucoup de chiliens ne m’en dissuadent- d’y passer une nuit, j’avais contacté Reinaldo via couchsurfing. Celui-ci me suggère de regagner directement San Pedro de Atacama, d’où je pourrais également prendre mon bus pour l’Argentine. Ne se contentant pas de chercher pour moi les horaires de bus, il vient m’accueillir à 6h du matin à la station et m’escorte jusqu’à l’autre station de bus, veillant à ce que personne ne regarde de trop près mes effets personnels et ne retournant vaquer à ses occupations qu’une fois m’ayant mise sur la route de San Pedro, après une accolade comme si nous étions des amis d’enfance. Cette gentillesse et ce dévouement gratuits, couplés à la vue de mon portable bien au chaud dans mon sac, me donnent le sourire pour la journée.

Je retrouve Marie, Nico et Abdel rencontré sur l’ile de Pâques; à peine le temps d’entendre le récit de leurs péripéties, nous partons louer des vélos pour la vallée de la lune, l’une des attractions majeures du désert. Inutile de s’étendre sur le fait que nous nous perdons dès les premiers kilomètres et arrivons à bout de souffle, deux heures plus tard, à l’entrée du parc (cela devient trop récurrent dans ce blog, j’imagine aisément que nos lecteurs puissent s’en lasser :p). Le paysage est lunaire (non, sans blague?): des formations rocheuses ocre couvertes de sel à l’infini, des volcans pouvant sérieusement rivaliser avec ceux de la Nouvelle-Zélande, et une immense dune de sable d’où je loupe mon dernier coucher de soleil du voyage (à suivre prochainement sur lesbelleshugues.fr, un article entièrement dédié à ma capacité à me perdre et à rater les levers/couchers de soleil). La nuit tombe tôt et très vite ici, nous pédalons à toute allure pour la devancer, surplombés par un ciel passant du rouge au violet et tachant de rester en groupe pour profiter de l’intelligence de ceux qui ont pensé à prendre une lampe. La nuit est déjà noire quand nous arrivons à San Pedro, petit village aux rues en terre et aux échoppes colorées. Etrange de me dire que c’est ma dernière soirée avec Marie, qui continue sa route en Bolivie tandis que je pars le lendemain retrouver mes vieilles amours argentines. Les belles hugues, c’est fini :/

Le lendemain matin, je suis bien songeuse sur mon caillou à attendre que la neige bloquant l’accès à la frontière argentine veuille bien fondre. Dans le kiosque minuscule où je fais de savants calculs pour dépenser de manière optimale mes derniers pesos en gateaux et bonbons, le vieux monsieur qui le tient regarde avec étonnement mon joli billet vert de 500 francs pacifique. Après lui avoir expliqué où se situe et à quoi ressemble Tahiti, science fiction pour lui qui n’a jamais quitté San Pedro, je lui offre mon billet en souvenir. Alors il me dit d’attendre, fouille dans ses cartons et me tend, avec son sourire édenté, un paquet de cookies double chocolat. Je suis tellement à fleur de peau que ce troc en plein milieu du désert me donne les larmes aux yeux. Je reviendrai au Chili.

 

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A Rapa Nui, la chasse aux oeufs est ouverte

Alors que nous avons dormi comme des reines dans l’avion qui nous emmène de Papeete à l’ile de pâques (une attention parmi tant d’autres de la famille de Vai Hi), nous voici sur le tarmac de l’aéroport Mataveri. Il n’y a qu’un seul avion, le nôtre, qui parait incroyablement grand et que tout le monde (dont moi- je ne sais pas très bien pourquoi) prend en photo. Quelques minutes à discuter en espagnol avec l’agent de l’immigration suffisent à me dessiner un sourire jusqu’aux oreilles et j’ai l’impression d’être accueillie comme à la maison.

Des Moai, des chevaux, des empanadas.

A peine installées dans notre adorable camping avec vue sur mer, nous retrouvons Emilie et Simon, couple de français rencontrés en Chine en novembre et croisés en Nouvelle – Zélande il y a quelques semaines, avec qui nous partons en promenade. Eux même ont la veille rencontré Manuel, un chilien du continent vivant sur l’ile, qui lui même a rencontré Carolina et Natalia, deux chiliennes en vacances et nous ne savons pas encore que nous allons former une super équipe franco-chilienne pendant notre séjour, partageant cours d’histoire, fous rires et un paquet de dialogues de sourds.

Comme, malgré nos efforts, on ne peut pas tous s’entasser dans une voiture, je pars en scooter avec Manuel, et je lui donne une grande tape dans le dos quand je croise avec émotion mon premier Moai (lui a du passer devant une dizaine de milliers de fois; cependant il feint de partager mon enthousiasme). Puis nous nous arrêtons devant le majestueux spectacle des 15 Moais, en bord de mer et nous ne savons plus sous quelle couture les prendre en photo. Les paysages de l’île me rappellent la Nouvelle-Zélande, de grandes collines vertes pelées et des falaises tombant à pic dans une eau d’un bleu profond, à la seule différence que les moutons ont été remplacés par des chevaux, et dans une moindre mesure, des vaches. Manuel, notre guide et professeur d’histoire particulier aux commandes de la troupe, nous partons en quête de la grotte des « vierges », où s’entassaient pendant des mois des femmes Rapa Nui, afin de devenir le plus blanche possible et gagner, pour la plus vaillante, le droit d’épouser le vainqueur de la compétition de l’homme oiseau. Moi qui ait été prise de claustrophobie au bout de cinq minutes et qui suis sortie couverte de terre après avoir rampé comme une dégénérée, j’ai du mal à imaginer que l’on puisse y rester des mois, dans l’espoir de servir un homme (un fou?) qui s’est préalablement jeté dans la mer et a nagé pendant des kilomètres pour gagner une autre île et revenir sur Pâques, victorieux, avec un oeuf (l’oeuf de Pâques en quelque sorte :p). Quoiqu’il en soit, la balade est d’autant plus agréable qu’on aurait jamais trouvé ces coins perdus, témoins de l’histoire de l’île, sans un local à nos côtés. Après une journée bien remplie pour nous deux qui sommes en complet décalage horaire, la soirée est interminable, animée par la bière, les empanadas géantes, les retrouvailles avec nos coupains et Marie qui parle dans une langue sortie tout droit d’une autre planète (planète dans laquelle « mardi » se dirait « martenes »).

C’est donc encore avec peu d’heures de sommeil accumulées que l’on se réveille à l’aube pour aller voir le lever de soleil sur les quinze Moai, l’une des attractions majeures. A notre arrivée tardive, détours involontaires obligent, les pieds d’appareil photo se bousculent déjà, et leurs propriétaires, munis de couvertures et termos de café, sont bien plus équipés que nous. On traine là quelques heures, attendant que le soleil passe derrière les statues, passant en revue la panoplie de types de photos à notre actif (les sauts -ratés, les bisous-ratés et même les superbes imitations de la posture des statues) avant d’aller explorer la carrière ou étaient construits les Moai. C’est assez incroyable de se balader dans cette sorte de « cimetière » de Moais, où beaucoup sont renversés, mi -enterrés, et certains sont restés inachevés. Nous avons remplacé notre mine d’informations, Manuel, par un livre; c’est bien utile mais un peu moins drôle, surtout pour Emilie qui est obligée de répéter la même chose toutes les cinq minutes puisqu’il y en a toujours un pour être inattentif. Les statues sont creusées à l’horizontale dans des blocs de roches volcaniques, suivant un rituel bien particulier et sont alors redressées et déplacées, avec une déperdition significative. D’abord parce qu’allez redresser manuellement des statues qui peuvent aller jusque 9 mètres et 14 tonnes et vous m’en direz des nouvelles, mais surtout parce que toute statue tombée augure une perte de mana (soit la raison d’être du du Moai) et ne peut donc être remise sur socle.

Toujours pas rassasiés en Moai, nous allons sur la plus grande plage de l’ile, où des statues côtoient les quelques palmiers survivants  et où, malgré une eau beaucoup plus froide qu’à Tahiti, on se sent juste dans un petit paradis. Puis pour boucler la boucle de cette fabuleuse journée, nous assistons à un coucher de soleil sur les seuls géants de l’ile à regarder vers la mer, construits en hommage aux sept explorateurs polynésiens ayant découvert Rapa Nui. Le ciel dégage une lumière orangée incroyable, et les quelques nuages noirs derrière les explorateurs finissent de donner une teinte mystique à ce tableau. C’est dans ce genre d’instants uniques que je me rends compte de ma chance – et que Paris 18ème me parait à des années lumières :p

Après une soirée à l’image de celle de la veille, avec encore plus de copains et de bières, et nous être tristement séparés d’Emilie et Simon, nous nous rendons à l’endroit où se tenait la cérémonie de l’homme oiseau, sorte d’élection présidentielle à la sauce Rapa Nui pendant les premiers siècles après Jésus Christ. Des représentants de chaque clan, sautaient à la mer depuis une falaise près du volcan et nageaient à l’aide d’une embarcation sommaire faite de roseaux (ancêtre du body board) jusqu’à un îlot où chaque participant se postait auprès d’un nid de sterne. La volonté du dieu Make-make se manifestait par l’ordre de ponte des œufs : le premier qui voyait pondre la femelle qu’il avait choisi, devait ramener l’œuf sur l,île et l’« homme oiseau »  était, pour un an, l’arbitre des conflits entre clans. A ce titre, il était neutre et sacré et gagnait accessoirement la vierge ayant gagné le concours des folles et non claustrophobes de la grotte :). Il faut savoir que la falaise est très abrupte et que l’îlot en question est assez loin des côtes. J’ai même du mal à imaginer comment tous ne mouraient pas avant d’avoir mis un pied dans l’eau. Le panorama est superbe, tout comme le cratère du volcan, qui ressemble à un globe en miniature, de par la végétation qui pousse dans le lac. Manuel, qui est de nouveau notre guide, nous fait découvrir de nouvelles grottes, et nous finissons la journée par un spectacle de danse traditionnel, coloré et impressionnant.

Synthèse d’histoire et de culture Rapa Nui en trois paragraphes

Les monumentales et intrigantes statues auraient été construites entre le XIIIème et le XVIIème siècle, dans un but de protection des différents clans de l’île. En effet, en reproduisant dans la pierre les chefs les plus importants après leur mort, les Rapa nui en appelaient à une puissance spirituelle  (le « mana », terme que l’on retrouve aussi en Polynésie et en Nouvelle Zélande) pour protéger et fédérer tous ceux qui feraient face aux statues. Cette soif de protection divine – et donc de pouvoir- poussa les habitants à une fièvre constructrice, qui aboutit, en quelques siècles à l’épuisement des ressources de l’île et à une guerre entre clans. Pensant que le « mana » s’épuisait en même temps que les ressources, les habitants se mirent alors à renverser les Moai des clans adverses pour les fragiliser (puisque la protection provient du regard du Moai sur les habitants, s’il est face contre terre – paix à son âme- il ne regarde plus rien du tout, le clan n’est alors plus protégé, et le clan à l’origine du méfait gagne la part de protection et de force ainsi évaporée – c’est mathématique) et c’est pourquoi aujourd’hui, seule une trentaine de Moais, parmi le millier que compte l’ile de Pâques, sont debout.

Pourquoi l’île de Pâques? Parce que le premier navigateur européen a avoir foulé son sol, l’a fait un dimanche de Pâques, en 1722. L’histoire de l’île est assez passionnante et chaotique, d’abord peuplée par les polynésiens (les véritables Rapa Nui), elle devient très vite l’objet des convoitises européennes et sud-américaines. Le Pérou y verra même une source d’esclaves, déportera plusieurs milliers de personnes et laissera un territoire exsangue, ne comptant plus qu’une centaine d’habitants à la fin du XIXème siècle. De domination en domination, de catastrophe démographique en catastrophe démographique, l’île finira par être annexée par le Chili en 1888.

Pendant notre séjour, il y avait un conflit ouvert entre les Rapa Nui et le gouvernement chilien à propos de l’utilisation des recettes du tourisme. En effet, à l’heure actuelle, les droits d’entrée au parc ne sont que peu réinvestis dans l’économie locale; ce qui crée un sentiment d’injustice et de frustration chez les iliens. Pas mal de « barrages »  ont donc été improvisés sur la route menant aux statues en contestation, où l’on laisse passer les touristes un peu à la tête du client (il faut croire qu’on a une très bonne tête), et les droits d’entrée ont été temporairement suspendus. Mais l’arbre cache la foret: derrière ce conflit relatif à une inégale distribution des ressources, il y a un clair et profond sentiment rapa nui de non appartenance au Chili, ainsi que des velléités indépendantistes. De par leur origine, leur culture, les habitants de l’ile de Pâques se sentent beaucoup plus polynésiens que latino-américains. Et trois jours nous ont suffi pour nous rendre compte à quel point l’île est effectivement un OVNI latino, où les mots qu’on a appris en Tahiti nous ont servi, où le monoi et les couronnes de fleurs sont vendues partout et où il fait meilleur être française que chilienne.

 

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Bons baisers de Polynésie

Nous sommes le 1er mai, il est 17h quand nous quittons – un peu tristement- Auckland.

Nous sommes le 1er mai, il est minuit quand nous arrivons –très chaudement- à Papeete, soit dix sept heures avant d’être parties.

Un bond en arrière de 22h, un premier mai sans fin, une terre francophone et française après huit mois de baroudage, des paysages carte postale et une nouvelle passion pour les fleurs. Retour sur une semaine tahitienne bien remplie.

L’ile de Tahiti, entre lagons, tatouages, surfeurs et embouteillages

Vai Hi, l’une des meilleures amies de Marie, est d’origine tahitienne et n’ayant pu venir nous rejoindre, elle nous a mis en contact avec sa famille. Notre bonne étoile veut que l’on soit dans le même vol que son père, Olivier, avec qui on fait connaissance dès Auckland. A l’arrivée à Papeete, nous accueillent une chaleur écrasante malgré l’heure avancée de la nuit, ainsi qu’un petit groupe musical, qui n’attend plus que nous pour pouvoir aller se coucher. En revanche, aucun collier de fleur ne semble disposé à vouloir venir se pendre à notre cou, contrairement à ce qu’on imaginait comme une tradition indérogeable. Restrictions budgétaires obligent, cela fait quelques années que les touristes n’y ont plus droit. Sur la route qui nous amène à la maison, je regarde défiler les panneaux en français, les supermarchés Carrefour et Casino et les voitures de la police nationale, comme je le faisais, émerveillée, face aux temples en Asie :p Et le lendemain, je suis encore plus émerveillée en découvrant, au réveil, que l’endroit où je loge a les pieds dans un lagon turquoise et la tête dans les cocotiers.

Nous passons les deux premiers jours en compagnie d’Olivier et de ses adorables femme et enfants, à barboter dans une eau incroyablement transparente et à faire le tour de l’ile. 120 km de route longeant la mer, et au centre des collines envahies par une végétation luxuriante, colorée et odoriférante. Tipaniers (connus comme les frangipaniers de Tahiti), bougainvilliers, gardénias, tiaré, oiseaux du paradis ; à chaque jour sa leçon de botanique pour nous pauvres néophytes. Il n’y a qu’une seule route principale reliant Papeete, la ville principales, aux autres « agglomérations » (qui ne dépassent pour la plupart les quelques milliers d’habitants) de l’ile, si bien que dès 5h du matin, une file géante de voitures roule au pas, avec à leurs bords, des tahitiens qui, comme Olivier, pestent certainement sur l’immobilisme d’autorités politiques locales corrompues et inefficaces. Et pour quiconque voudrait s’aventurer dans le centre de l’ile, il lui faut passer par une agence organisant des tours en 4×4, puisqu’il n’y a aucune route goudronnée. Les tarifs à trois chiffres en francs pacifiques de tous les biens et services ayant eu raison de notre budget dès les premières quarante huit heures, nous nous contenterons de regarder les brochures, de même que pour une éventuelle virée dans d’ autres archipels de la Polynésie française. Cette dernière est en effet constituée de cinq archipels, et Tahiti n’est qu’une goutte parmi 120 iles et atolls, incluant ceux dont la seule évocation prête eu rêve (Bora Bora, les marquises…). Sauf que pour se rendre dans les îles des rêves et des magazines narguant les métropolitains à coups de photos de bungalows en pilotis au milieu d’une eau bleue fluo, il faut parfois faire plus de 3h d’avion depuis Papeete et payer plusieurs milliers d’euros pour un court séjour. Je garde donc cela pour ma lune de miel avec le milliardaire qui sera mon époux (et qui ne le sait pas encore).

Le dimanche matin, Timeri, la mère de Vai Hi, et Georges, son beau père, viennent nous chercher à 7h pour nous emmener au marché. Loin d’être les premiers, nous nous retrouvons au milieu d’une foule dense de locaux sur le qui vive depuis 5h, en quête des ingrédients nécessaires à la préparation du repas/banquet du midi. Sur les étals, avec les poissons perroquet multicolores, nous avons un aperçu de ce qui nous attendra à Moorea. Et nous sourions en passant une première fois devant des couronnes de fleurs, avant de nous retrouver, une heure plus tard, avec deux énormes spécimens sur la tête. Loin d’être un apparat à touristes, c’est ici un accessoire que toutes les « vahinés » (terme qui désigne les femmes en tahitien ; autant dire qu’on se sent jolies et flattées la première fois que l’on voit cela sur un écriteau en allant aux toilettes) portent, tant pour aller faire leurs courses que pour diner au restaurant ou sortir dans un bar. Ce qui est étonnant, c’est que la couronne rallie toutes les générations, de l’adolescente à la grand-mère et que même les métropolitaines ne sont pas dévisagées avec ça sur la tête (quand bien même elles l’aiment tellement qu’elles la gardent un peu fanée, au grand damne des ylang ylang qui commencent clairement à faire la tronche :p). Le port de la couronne est agréable mais un peu enivrant et on a parfois l’impression, le soir venu, d’avoir passé sa journée à Sephora alors qu’on a seulement marché dans la rue ou regardé la télévision. Le soir, on la range sagement dans le bac à légumes du frigo et on est impatient de la retrouver le matin au réveil, comme un enfant sortant de sa chambre un 25 décembre.

Quoiqu’il en soit, avant de me perdre dans des considérations passionnées au sujet des couronnes de fleurs, j’en étais au marché et à la préparation du « ma’a tahiti ». Alors que j’observe Timeri qui remplit frénétiquement son cabas comme si elle devait préparer une semaine de repas pour cent militaires, je tente de retenir le nom de tous les légumes et tubercules qui s’y accumulent. Puis c’est l’heure du cours de cuisine tahitienne,et du banquet au cours duquel nous nous délectons de poisson cru à la noix de coco, de potée de porc au chou, de patates et bananes sous toutes leurs variétés et coutures, de manioc et fruit de l’arbre à pain, le tout arrosé d’Hinano, la bière locale que nous avons déjà adoptée, tant pour son goût que pour son logo : une tahitienne fleurie des pieds à la tête, assise en tailleur (logo que j’aime presqu’autant que ma couronne réfrigérée).

L’autre hobbie du tahitien le dimanche c’est le surf. Là aussi, ce sport unit les cheveux blonds les cheveux gris (vivement que mon tour du monde se termine, je me mets à citer du Sardou dans mon blog) et la qualité des vagues de l’ile en fait un spot internationalement fréquenté par les plus grands surfeurs professionnels. Timeri, Georges et Olivier le pratiquent ou l’ont pratiqué pendant de longues années et c’est comme cela que je me retrouve paumée dans une conversation d’un autre monde, parlant de « rollers », de « cut back » et de « tubes ». Ma seule expérience en la matière, c’était en stage UCPA il y a quinze ans, où au bout d’une semaine, j’arrivais laborieusement à tenir quelques secondes debout sur la planche. Je tombe donc en complète admiration devant ces « tane » (hommes) et « vahine » (femmes, pour ceux qui ont suivi) qui semblent flotter sur l’eau avant de disparaître sous des creux de plusieurs mètres. D’autant plus qu’ils ont une carrure à la hauteur des figures qu’ils réalisent et ont presque tous de magnifiques tatouages, autre pratique polynésienne répandue. Inutile de dire que pendant tout mon séjour tahitien, je parle à Marie de me mettre au surf et me faire tatouer, et que je finirai par me convaincre que le footing c’est bien aussi et que de toute façon d’ici dix ans, j’en aurai déjà marre de cohabiter avec une fleur ou un symbole sur mon avant bras.

 

Mordue par une raie à Moorea

Moorea est une ile de l’Archipel de la société, située à une vingtaine de kilomètres de Tahiti. Elle est deux fois plus petite que sa consoeur et a la forme d’une patte de dinosaure. Olivier étant en congés pour quelques jours, il nous y accompagne et nous prenons l’un des premiers ferrys, à 7h. Entre la chaleur, le soleil matinal et le bruit des vagues, il est de toute façon difficile ici de dormir après 6h le matin (triste sort que celui des voyageurs en Polynésie). A peine débarqués, on monte sur un autre bateau, celui d’Effara, ami d’Olivier, pour une excursion en mer de plusieurs heures. Le temps est superbe et nous permet d’apprécier la couleur des lagons, encore plus éclatante que sur les côtes tahitiennes. Rejoignant un bateau de plongeurs un peu plus au large, Effara se met à discourir sur les requins et ce que l’on prend pour une blague (il n’a pas arrêté d’en faire jusqu’alors) est en fait vrai et on se retrouve assez rapidement entourés de petites nageoires noires. A ce moment, tout le monde met ses palmes et saute joyeusement à l’eau et avec Marie de nous regarder, médusées, avant de rejoindre le groupe. Les requins à pointes noires ont beau être relativement petits et dits inoffensifs pour l’être humain, je ne peux m’empêcher de battre des pieds et des mains comme une personne proche de la noyade lorsqu’une des bêtes franchit ce que j’ai défini comme mon périmètre de sécurité. Bientôt, ils sont une vingtaine à nager autour de nous et c’est assez incroyable comme sensation. En remontant sur le bateau, tout le monde sourit bêtement et regrette d’avoir toujours considéré les appareils photos allant dans l’eau comme des gadgets inutiles.

Puis c’est l’heure d’aller rendre visite aux raies, en emportant derrière nous, sans le savoir, une partie du groupe des gentils requins. Effara connaît tellement bien les lagons et ses habitants qu’il a même apprivoisé un petit groupe de raies et leur a donné des prénoms. Stéphanie et Justine étant les plus sociables, elles viennent se frotter contre nous et c’est assez étrange. On les caresse comme des animaux domestiques et l’amitié raies-touristes est presque celée jusqu’à ce que j’aie le malheur de laisser tomber ma main au dessous de la surface et que Stéphanie (certainement jalouse du lien particulier entre « Justines ») en profite pour croquer quelques une de mes phalanges. Plus de peur que de mal. Je remercie le dieu marin de ne pas avoir fait naitre Stéphanie requin…

Dans les lagons autour de Moorea, il y a pléthore de coraux, et partant, une faune aquatique diversifiée. Suivis à nouveau par quelques requins et raies (quelques heures d’excursions en plus et notre bateau pourrait être renommé L’arche de Noé), on explore avec masques et tubas les fonds marins et y croisons des poissons perroquets, concombres de mer, oursins, autres poissons oranges aux contours des yeux bleu pétrole, qui semblent tout droit sortis d’un dessin animé et qui jouent à cache cache avec nous. On part ensuite à la recherche de dauphins, que nous ne trouverons malheureusement pas. On se console avec l’observation d’un surfeur jouant avec d’énormes vagues, avant de rater un coucher de soleil pourtant prometteur et d’admirer une nature encore plus sauvage et préservée qu’à Tahiti.

 

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Mes adieux à la Nouvelle-Zélande dans l’extrême nord

Au programme des derniers jours : cours d’histoire et bain de culture maorie

Alors que parents et frère viennent de partir pour 456789 heures d’avion et que Marie coule des jours paisibles dans l’île du sud, je prends la route pour le « far north », le bout du bout de l’ile du nord. Cette région est boudée par les touristes étrangers, et seuls 20% d’entre eux s’y aventurent (donnée petit futé = véracité hautement contestable). Non pas qu’elle soit infestée de maoris à machettes et serpents venimeux ; seulement elle est éloignée des autres principales attractions du pays et sa visite implique de revenir sur ses pas, le long de routes pas connues pour être les mieux entretenues du pays.

Ayant laissé Starkiwi aux mains de Marie qui s’acharne à essayer de lui trouver un acheteur, je loue pour quelques jours une voiture « économique », comprendre rouillée et cabossée et émettant des bruits suspicieux qui me font, au début, m’arrêter toutes les vingt minutes, ou monter le son de la radio, au choix. Destination Russell, siège de la plus ancienne colonie européenne et capitale du pays jusqu’en 1865. En théorie, selon ma carte d’un mètre carré (qui se replie en une demi heure seulement) et mes calculs savants, je devrais y arriver en quelques heures. En pratique, je loupe magistralement l’embranchement et me retrouve cinq heures plus tard, sur une route de terre pendant des kilomètres, en ne croisant aucune âme qui vive. Alors que la nuit tombe, j’entre enfin dans ce qui était au début du 19ème siècle un lieu de débauche pour les colons, où l’alcool coulait à flots, l’ivresse déliait les gâchettes et les mœurs, à tel point que plus aucun marchand n’osait s’y aventurer et que la Couronne Britannique dut intervenir à plusieurs reprises. Aujourd’hui, quelques agents de voyage et tenanciers d’hôtels ont remplacé les brigands et ce gros bourg est bien paisible. Je cherche désespérément une auberge, avec l’aide d’une gentille maorie qui n’avait rien demandé à personne mais qui s’entête à retrouver le propriétaire du seul « backpackers » de la ville. Moult coups de fils infructueux plus tard (ledit propriétaire est certainement en train de boire des bières en ce long week-end de commémoration de l’ANZAC), elle me conseille de prendre le ferry pour rejoindre Pahia, ville de l’autre coté de la « baie des iles », qui se veut plus jeune et touristique. A peine embarquée in extremis sur un tout petit ferry qui ne peut contenir que quelques véhicules, celui-ci part et je passe la traversée à me demander à quel moment l’on va se renverser. C’est maintenant sérieusement la tempête et je passe ma première soirée en solo dans une auberge quasi déserte, à regarder un film coréen avec un grec qui me parle méditation.

Le lendemain, c’est sous un déluge persistant que j’entame la visite du « Whaitangi Treaty grounds », lieu où a été signé l’accord historique entre chefs maoris et Couronne Britannique, berceau en quelque sorte de la nation néo-zélandaise moderne. D’une manière générale, cette région nord du pays est historiquement importante puisque c’est là que Kupe, célèbre navigateur polynésien, découvre officiellement le territoire en 925, et que des décennies plus tard, les européens y débarqueront lors des premières missions d’exploration. Je me laisse convaincre pour prendre la visite guidée malgré mes doutes sur ma capacité à en comprendre l’intégralité (il va sans dire que l’accent dans cette partie du pays est l’équivalent anglais du chti français). Evidemment, je suis un peu larguée et quand je comprends enfin que mon guide parle de « british » et non de « bush » (ça me semblait étrange aussi que l’on me parle d’anciens présidents américains ou de la savane dans un cours accéléré de colonisation britannique!), il est complètement passé à autre chose et explique maintenant comment les maoris construisaient des canoës de guerre. Mon guide est maori et arbore fièrement son lien de sang avec les protagonistes de la signature du traité quelques 175 ans plus tôt. Ce traité, qui était un grand succès pour la Couronne y ayant vu le moyen de légitimer sa présence sur l’ile et de faire accepter officiellement le mode de gouvernance britannique aux maoris; est en revanche plus contesté par ces derniers. En effet, les maoris se sont, dès lors, sentis lésés et dépossédés de leur terre et souveraineté sur leur territoire, d’autant plus que les versions anglaise et maorie qui ont été signées diffèrent sensiblement. Mes efforts de concentration intense paient et je finis par ne plus être la dernière à rire aux blagues de notre guide, refilant le bonnet d’âne à deux autres français. Je me serais bien passée du folklore du traditionnel « haka » qui clôt la visite mais je dois dire que je suis assez subjuguée par la capacité des danseurs déguisés en guerriers à révulser leurs yeux et tirer la langue. Même mes plus belles grimaces face à l’appareil photo ne donnent pas un résultat aussi amusant 🙂

Le soleil brille à nouveau et je continue ma route vers la pointe de l’ile, ne manquant pas de faire un grand détour pour aller voir la plus ancienne maison de Nouvelle-Zélande. Quelle n’est pas ma déception à l’arrivée. Alors pour me consoler, je me délecte du spectacle d’un groupe de chinois qui menace cette pauvre maison de pierres de leurs flashs et téléobjectifs. Il ne s’agit que d’une petite maison qui ressemble à celle de ma grand mère en Normandie. Pas de quoi en faire des tonnes et encore moins payer 10 dollars pour en visiter l’étage.  Je passe la nuit dans une auberge en bord de mer, perdue au milieu de nulle part. Elle m’offre un spectaculaire coucher de soleil et quelques compagnons thaïlandais, qui me proposent, à 7h du matin, de partager leur petit déjeuner composé de hamburgers, steaks, épinards et œufs (ouf, mon « poissontarisme » a parfois du bon !).

Au bout du bout de l’ile du nord, il y a le Cape Reinga, terre maorie sacrée, qui serait le dernier lieu visité par les esprits après la mort, avant de partir pour une vie éternelle ailleurs, dans l’au delà, ou en Australie par mauvais temps :p. Peu de personnes s’y rendent, kiwis et touristes confondus et en traversant les paysages toujours aussi verts mais de plus en plus déserts, écoutant sans rien comprendre, la radio en maori (la seule que je capte), Auckland me paraît tellement loin ! Outre être un endroit chargé de symboles, le Cap Reinga est aussi celui où océan pacifique et mer de Tasmanie se rejoignent, le premier représentant, dans la légende, la force de l’homme et la seconde, la douceur de la femme. Depuis le phare qui surplombe le cap, on assiste effectivement au spectacle magique des vagues en sens contraires qui se heurtent, formant, avec fracas, une écume épaisse. Alors que je suis en train de lire un panneau sur les légendes maoris autour des sources, que le ciel est bleu à perte de vue et qu’il n’y a qu’un nuage ridiculement petit au dessus de moi, des trombes d’eau se mettent soudain à me tomber sur la tête. Ma spiritualité comprend qu’elle doit y voir un signe; mais elle est trop ensommeillée en ces heures matinales pour en saisir le sens. Et mon Kway oublié dans la voiture, lui, glousse sans vergogne.

J’ai beaucoup de mal à décoller et flâne pendant un long moment le long de la côte, avant que les premiers touristes ne viennent s’immiscer dans la grande conversation que j’ai avec le phare (voyagez seul/e quelques jours, vous deviendrez fou/folle). Sur le parking, je croise un vieux monsieur maori au visage entièrement tatoué, sortant du coffre de sa voiture, des bâtons au bout desquels flottent des rubans. Je me risque à lui demander, dans mon plus bel et respectueux anglais, ce qu’il compte en faire, mais je ne comprends malheureusement que quelques bribes de sa réponse. Trop décousues pour reconstituer une histoire qui tienne debout, je m’amuse à en inventer une, sur le chemin du retour, avant de m’arrêter marcher un moment dans les dunes géantes de Te Paki. Après la Bretagne et le pays Basque, la Nouvelle-Zélande prend cette fois des airs de Mongolie ou d’Afrique de l’ouest. Du sable à perte de vue sur plusieurs centaines de mètres ; je passe quelques collines, ralentie par le vent qui me fouette le visage et surplombe alors la mer de Tasmanie et « ninety mile beach », une plage bordant toute la côte ouest, baptisée ainsi du fait de sa longueur. Beaucoup de personnes parcourent cette plage en voiture et le décrivent comme une expérience inoubliable. Cependant, vu ma compréhension avérée du fonctionnement des marées et ma maitrise des manœuvres automobiles dans l’éventualité où je me retrouverais ensablée, je choisis sagement de prendre la route goudronnée qui offre, elle aussi, de bien jolis panoramas.

Ces quelques jours dans le grand nord ont été plus dépaysants que les deux mois précédents passés dans le pays, peut être parce que j’étais seule et que ça ne m’arrive pas souvent, ou parce que c’est une partie du territoire plus atypique, plus maorie, plus pauvre sous certains aspects, et beaucoup moins touristique c’est incontestable.

 

Bye bye Kiwiland !

C’est avec une pointe de tristesse que je quitte aujourd’hui la Nouvelle Zélande pour de nouvelles aventures polynésiennes. Bien que je n’aie été des plus loquaces sur la toile au cours des onze semaines passées ici, ce pays vient sans conteste se classer parmi mes coups de cœur du voyage.

La Nouvelle- Zélande, c’est des paysages grandioses et incroyablement variés à chaque virage, c’est des volcans, des glaciers, des plages de sable blanc et des mers turquoises qui cohabitent dans le même petit territoire, c’est des moutons, des moutons et des moutons qui broutent une herbe brillante, laquelle semble ne pas s’en offusquer et continuer de briller, c’est des colonies de vaches qui sont copines avec les moutons et qui attendent de voir passer les trains, c’est des décors de cinéma où les effets spéciaux semblent ne pas avoir été créés en studio mais exister à l’état naturel, c’est des sauts à l’élastique, en parachute, du parapente, des bateaux qui frôlent à toute vitesse les parois des canyons et font des 360 degrés, vous laissant trempés mais ravis, c’est Chloé, Julien, Sandi, Marie, Lisa et Stephanie avec lesquels on a partagé un paquet de fous rires, nuits en camping et cris d’admiration. C’est les kiwis (les oiseaux) qu’on n’a pas vus. C’est les généreux rayons de vins des supermarchés qui m’avaient manqué. C’est ma famille qui a parcouru des milliers de kilomètres pour venir me voir. C’est un monde de bisounours où l’on ressent un sentiment de sécurité et de sérénité indescriptible. C’est une Justine plus optimiste, plus anglophone et moins autophobe que vous retrouverez en rentrant.

Et puis, surtout, c’est les kiwis (pas les oiseaux), qui sont un modèle de gentillesse, de générosité et de bienveillance que vous ne trouverez nulle part ailleurs. Des gens qui vous ouvrent leur porte, vous offrent un toit, vous invitent à diner et se plient en quatre pour vous, sans même vous connaître. Des employés de stations service qui quittent leur poste pendant vingt minutes et ne vous quittent pas avant de vous avoir remis sur le bon chemin. Des conducteurs de bus qui vous demandent si vous allez bien aujourd’hui. Des sourires, beaucoup de sourires. Des « amazing », « sweet », « lovely » qui fusent sans cesse. Des ouvriers de voirie qui vous font de grands bonjour quand vous passez à côté d’eux. Des vendeurs qui vous courent après dans la rue si vous oubliez votre monnaie. Bref, des gens en or. Alors certes, La Nouvelle Zelande se mérite, vous y laisserez beaucoup de patience perdue en heures d’avion et d’escale, beaucoup de dollars de votre portefeuille dans des îles tellement isolées du reste du monde que tout y est hors de prix, mais c’est de loin l’un des plus beaux investissements touristiques, que vous ne regretterez pas  <3

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Wwoofons!

 

Le WWOF, sigle issu de l’anglais « World Wide Opportunities on Organic Farms », consiste à mettre en relation des personnes désireuses de découvrir le monde de l’agriculture biologique avec des professionnels de cet univers. Les premières sont logées et nourries en échange de quelques heures de travail quotidien; elles participent au même titre que leurs hôtes aux différentes activités de l’exploitation (ou de la maison, le wwoof s’étant récemment étendu chez les particuliers sans exploitation agricole). Les motivations des seconds son variées; certains cherchant juste une main d’oeuvre bon marché, tandis que d’autres y voient le moyen de partager et d’échanger avec des personnes de nationalités, cultures et secteurs professionnels complètement différents des leurs. Ambiance familiale et écolo sont certainement les maitres mots. Retour rapide sur nos deux dernières expériences en tant que wwoofeuses, ou plutôt apprenties…

Gaston Lagaffe à la ferme

Déplumées de 230 dollars et après avoir passé quelques heures sur le pont du ferry, le visage fouetté par le vent à admirer des paysages dignes des fjords norvégiens, nous voici sur l’ile du sud. La plus belle aux dires de tous. Peut être mais certainement pas la plus compréhensible. Notre premier contact avec l’autochtone sudiste a lieu dans un garage, où Star Kiwi doit changer un pneu défaillant. Je comprends à peine un mot sur vingt, et pas seulement parce que mon interlocuteur disserte sur des sujets automobiles. Alors comme j’en ai pris l’habitude, je sors mon plus beau sourire et fixe avec ardeur la roue qui vient d’être réparée.

Sharyn et Neville, les hôtes de notre second wwofing, ont une grande exploitation dans les Marlborough Sounds, région viticole du nord-est de l’ile du sud (c’est pourtant pas faute d’avoir essayé de caser les quatre points cardinaux dans ma phrase). Nous y arrivons en fin de journée après – une fois n’est pas coutume- avoir demandé une dizaine de fois notre chemin, fait moult détours et demi-tours et fini par les appeler à la rescousse. Nous prenons nos quartiers dans une toute petite caravane. Marie est forcée de se plier en quatre pour rentrer dans son lit et l’on doit pomper avec le pied pendant cinq bonnes minutes pour réussir à laver la moitié d’une assiette. On est ici bien loin du confort de chez Andrew et Juanita mais notre maison roulante est posée dans un somptueux décor, au milieu des pommiers et au pied de superbes collines boisées. Nous partageons notre premier diner avec nos hôtes et faisons la connaissance de Sandi, un autre woofer de 22 ans, mi bosniaque mi danois, qui deviendra vite l’un de nos meilleurs compagnons de voyage. Sharyn, sous une douceur apparente, cache un caractère bien trempé et une tendance quasi systématique à contredire son cher et tendre. Lui, Neville (prénom qui n’existait selon moi que dans Harry Potter), ressemble étrangement à Gargamel et parle à une telle allure et avec un tel jargon que je dois souvent lui faire répéter par deux fois ses propos. Là ou il y a mission à accomplir, la technique du sourire béat montre en effet ses limites.

Nos journées commencent assez tôt et à huit heures pétantes, nous sommes au pied de guerre pour emmener Suzy, Lucy et Goldy brouter sur la colline. Chacun d’entre nous croit tenir fermement sa corde entre ses mains et être à bonne distance de son voisin et pourtant, quand le portail de l’enclos s’ouvre, c’est chaque matin le même numéro raté d’un cirque de village. Les cordes s’emmêlent au bout de deux secondes et nous avec, les chèvres se ruent dans le potager et attaquent les betteraves qui ont le malheur de se trouver en première ligne, le mollet de Sandi est écorché par un bout de corde non maitrisé, je suis trainée sur quelques mètres, Marie part droit dans les pommiers en criant « nooooo ». Nos copines les chèvres refusent chacune leur tour d’avancer et nous narguent en mangeant tout ce qui se trouve sur leur passage, comme si elles étaient dans l’obligation de faire des réserves pour les six mois à venir. Neville les surnomme d’ailleurs les aspirateurs. Le plus étonnant est qu’une fois arrivées sur la colline et libérées de leur corde, elles restent à côté de nous et se frottent la tête contre nos jambes, comme des chats.

Cinq minutes de trajet retour contre quarante minutes à l’aller et nous sommes prêts pour exécuter nos tâches du jour. Marie passe son temps sous la serre avec ses nouvelles meilleures amies les tomates. Elle les noue pour les empêcher de tomber et les aider à bien grandir, les élague, les cueille dès qu’elles sont mures. Je crois même qu’elle se réveille secrètement en pleine nuit pour aller vérifier si elles respirent encore. Mon sort est moins glorieux et je passe ma première matinée à faire du désherbage au milieu des plants d’asperge. Au bout de quelques heures, mes bras ne sont plus que de gigantesques égratignures et j’essaie de cacher sous mon tas les «bonnes » herbes arrachées par erreur.

Le lendemain, on déménage les poules ! Comprendre par là, mettre le poulailler sur le tracteur puis observer les pauvres bêtes ballottées sur 500 mètres, en courant à côté pour empêcher qu’une catastrophe ne vienne mettre à mal cet équilibre précaire. Une fois arrivés sur le nouveau lieu de villégiature (au milieu des cassis, comme cela elles mangent les mauvaises herbes tout en labourant la terre), et après avoir constaté qu’elles se sont toutes échappées en un rien de temps, on joue à la chasse à la poule, la vraie, pas celle de Pâques. Sous le commandement de Sharyn, je cours dans tous les sens pendant un bon quart d’heure, agite des branches, tape sur la mangeoire pour les faire revenir de leur plein gré, et je finis par réussir à en attraper deux qui tremblent comme des feuilles. J’ai tellement de peine que je les relâche aussitôt et reprends ma branche en imitant le « good girls » de leur maitresse.

Après les poules, les agneaux. Je découvre que ces derniers font vraiment « bêêêêêê », qu’ils adorent les pommes et qu’ils sont doux… ben comme des agneaux finalement. Pendant que Sandi s’acharne à vouloir en attraper un pour lui faire avaler un infâme mélange fait de vinaigre et d’ail ( du « tonic » selon Sharyn, personnellement je ne pense pas survivre si on venait à mettre cela dans mon gin), je m’amuse à passer ma main dans la laine, épaisse, du deuxième. C’est assez drôle et ça marche uniquement parce que j’ai une pomme dans l’autre main.

Le troisième jour, Sharyn a le malheur de me confier la débrousailleuse. Pendant cinq minutes, je me prends pour Luke Skywalker (ziiiiiiiiiiiion, ziiiiiiiiion), avant de débroussailler par erreur un piquet d’arrosage. Je reste ceci dit persuadée qu’il avait bien besoin d’être élagué. Au bout d’ un quart d’heure à peine, je n’élague plus rien du tout car j’ai tout cassé et je cherche désespérément les morceaux d’élastique disparus sous les tas d’herbes fièrement découpés. J’ai un peu honte de trainer ma victime jusque Sharyn jusqu’à ce quelle me rassure ; cela arrive souvent, ce n’est pas ma faute et la machine s’en remettra.

Tous les dimanches, Sharyn et Neville vendent leurs fruits et légumes sur le marché. On aide à la préparation du stand en confectionnant des sachets d’ail et en cueillant des pommes, sous une pluie battante, au péril de nos vies (autant en rajouter un peu, ça justifie le prix de vente exorbitant). Avec Sandi, on déplace l’échelle et on tend la main à l’aveuglette – la visière de nos kways tombant un peu trop bas sur nos fronts – en priant pour que ni nous ni les fruits ne viennent s’écraser contre terre avant l’heure du déjeuner. Je suis exténuée au bout d’une heure seulement et j’ai une pensée émue pour ceux qui ont le mérite de faire ça pendant les quelques mois que dure la récolte. Le dimanche venu, seule Marie est conviée à aller jouer à la marchande, Sandi et moi étant abandonnés à notre triste sort, confectionnant de la sauce tomate sagement à la maison. C’était bien la peine de mettre sa vie en péril !

Une semaine est déjà passée, mes bras et mes jambes sont couverts de bleus et d’égratignures, mon estomac se demande comment il va faire pour digérer la soixantième pomme qui vient de lui arriver, mes yeux ont vu des ciels étoilés parmi les plus beaux du voyage et mes doigts ne sont pas mécontents de ne plus avoir à subir le défoulement des chèvres sur leur corde. Le jour du départ, un des agneaux est si triste qu’il meurt de chagrin et les carottes noient leur peine sous une jungle de mauvaises herbes.

Toilettes sèches, compost et julienne de doigts à Atamai eco village

Nous avons tellement de mal à nous séparer de Sandi, l’éternel enthousiaste au sourire Colgate, que nous l’emportons avec nous dans notre suivant wwoofing. On retrouve aussi Julien, un ami de Marie croisé en Chine il y a quelques mois. C’est donc en force que l’on débarque chez Craig, Tracy et William (alias l’enfant roi), auprès de qui nous passerons dix jours. Ils sont sur le point de finir de construire leur maison dans un « eco village », terme un peu flou qui mêle développement durable, recherche de souveraineté alimentaire à l’échelle locale et convivialité entre villageois. En théorie, il s’agit de créer un espace en marge de la société de consommation traditionnelle et un laboratoire de pratiques vertueuses en matière d’environnement. Dans la pratique, on y organise des réunions un jour sur deux, au cours desquelles on vote le droit de se baigner tout nu dans la mare. Et puis tous les quatre jours, on vote si l’on doit voter pour quelque chose et la majorité décide que c’est finalement mieux de ne pas avoir de règle 🙂 La tension entre recherche d’un habitat alternatif et maintien d’un certain niveau de confort s’illustre bien dans le foyer de nos hôtes. Toilettes sèches et compost obligatoire dévisagent le lave vaisselle et le congélateur gigantesque en plein milieu du salon. Poêle et micro onde sont côte à côte. Il me faut bruler une dizaine d’eucalyptus pour faire cuire mes crêpes à l’aide du premier et cinq secondes pour les réchauffer avec le second.

A Atamai, on fait beaucoup de désherbage, et pas des plus faciles. Le « gorse » (ajoncs en français), une plante pour le moins envahissante a élu domicile dans l’immense jardin de nos hôtes et pour venir à bout de cette saleté épineuse aux racines gigantesques, il ne faut pas moins de trois outils et le double de doses de patience et d’énergie. Un peu plus d’égratignures donc en attrapant les branches et un peu plus de bleus quand la racine rompt, qu’on se retrouve catapulté en arrière sur les fesses et qu’il nous faut recommencer de tirer de toutes nos forces pour en venir à bout.

Quand on en a marre de se battre contre les chardons locaux, on coupe du bois, on remplit et vide des brouettes de terre pour le futur potager, on fait un peu de ménage, et certainement l’activité la plus réjouissante, on va aider à traire les six vaches de la ferme du village. Tous les habitants se relaient une fois par semaine, en échange d’un pot au lait qu’ils ont le droit de ramener chez eux. C’est un peu à l’ancienne, on s’assoit sur un petit tabouret puis on utilise une machine avec quatre « presse pies » (si des amis d’enfance normands ont le malheur de lire ce post, ils se demandent certainement quel message j’essaie de transmettre avec mes mot inventés). C’est assez amusant, dommage que ce ne soit pas plus régulier pendant notre séjour. Avec e lait fraichement ramené à la maison, on aide Tracy à faire du fromage, science bien plus exacte que je ne le pensais. On doit notamment attendre que le lait atteigne 93 degrés pour faire de la fêta, et le carnet est Tracy est rempli de tout un tas de protocoles à respecter.

Enfin, il y a l’atelier construction d’un muret qui occupe pas mal nos journées. Prenez un projet de bureau pour Tracy dans le jardin. Ajoutez-y un petit muret de pierre qu’elle a vu dans un restaurant et dont elle est tombée éperdument amoureuse. Cela vous donne quatre woofers qui regardent les pierres, dubitatifs, et se demandent bien comment construire quelque chose qui tienne debout sur un terrain accidenté et sans aucune expérience en la matière. Les garçons se chargent de transporter les pierres pendant qu’avec Marie, on essaie de délimiter, d’aplanir et de désherber le terrain. Marie devient experte en confection de béton et moi j’apprends à mes dépens que l’étaler sur les pierres à main nue, c’est comme utiliser une râpe à fromage sans aucun fromage au bout des doigts 🙂 Et comme la croissance des bleus et des égratignures continue d’aller bon train et qu’il y a quelques jours, je suis tombée la tête la première sur une pierre en voulant franchir une rivière, j’ai de bonnes chances de gagner le concours des éclopées de Nouvelle Zélande. En tout cas, j’y travaille d’arrache pied !

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« Un pays qui ressemble à tout et à rien, la Bretagne jetée dans le Pacifique Sud, le Québec aux Marquises, les Alpes aux pieds des baleines »

Il était une fois une terre aux paysages irréels,  inspirant des histoires de hobbits et d’orcs au milieu de volcans parfaitement isocèles et de vertes prairies vallonnées, une terre aux habitants bienveillants et chaleureux, où les caissières des supermarchés nous demandent systématiquement comment s’est passée notre journée. Une terre paisible et peu peuplée.  Une terre si magique qu’en l’espace de quelques semaines,  mes déboires avec l’anglais et ma peur de tenir un volant entre les mains se sont envolés.  Cette terre, c’est la Nouvelle Zélande et j’ai décidé d’y faire se reposer mon sac à dos pendant 11 semaines. A la fin de cette longue étape, je serai très certainement ruinée mais j’aurai des étoiles plein les yeux.

Mes premiers pas au pays des kiwis.

Il est minuit et demi quand j’atterris à Auckland. J’ai une journée d’escale à Sydney bien remplie derrière moi, seulement trois heures de sommeil dans l’avion à mon actif, j’ai du avaler un petit déjeuner à 4h du matin et je ne sais plus comment régler ma montre correctement, tellement le décalage horaire m’a perdue, j’ai, comme Marie, beaucoup trop de cigarettes dans mon sac eu égard au quota des douanes. Je marche complètement à côté de mes pompes.  Et pourtant, quand l’agent de l’immigration me gratifie d’un franc sourire, assorti d’un « welcome in New Zealand Justine, enjoy your stay« , je passe instantanément d’un état de fatigue et d’appréhension à celui de joie et d’excitation. A la sortie de l’aéroport, je rencontre Chloé,  une voyageuse de longue durée tout comme nous et j’accroche aussitôt. On partagera d’ailleurs tente, voiture et premier road trip la semaine suivante. Le chauffeur du bus qui nous conduit au centre ville a retenu la destination finale de la dizaine de passagers à bord et nous sortons tour à tour avec des consignes bien détaillées.  Je retrouve Marie sans encombre et me couche incroyablement enthousiaste au milieu d’un appartement luxueux,  un mix entre les lofts qui n’existent que dans les films et un musée d’art contemporain.

Marie a repéré une voiture sur Internet. Cela fait quelques jours déjà qu’elle m’en parle et qu’en réponse,  je suis incapable de balbutier autre chose qu’un « hum hum » perplexe. Pour ceux qui parmi les lecteurs de ce blog ne connaitraient pas mon histoire d’amour avec les bêtes à quatre roues,  je peux la résumer en affirmant que c’est certainement l’espèce que je déteste le plus sur cette planète,  loin devant les araignées ou les cochons sauvages corses qui m’ont traumatisée étant plus jeune, en m’attaquant pour me voler mon pain d’épices.  Tout le monde en Nouvelle Zélande achète un van ou une voiture pour sillonner à travers les deux îles principales,  car c’est certainement le moyen le plus pratique et le moins onéreux de le faire. Et c’est par la force de persuasion de Marie que je me retrouve dans la banlieue d’Auckland, devant un chinois maîtrisant à peine l’anglais, à devoir comparer des véhicules. Sauf que Marie et moi avons des connaissances automobiles au moins aussi fines que celles d’un pingouin à propos du désert du Sahara. Je commence par regarder très attentivement le bouton qui sert à ouvrir la vitre avant gauche avant de me pencher sur le volant (oh c’est un beau volant, même qu’il tourne! ). Je constate que le tapis qui est aux pieds du conducteur est un peu sale;  en revanche la boîte à gants ferme correctement. Bref,  je suis complètement paumée et je finis par me contenter de regarder le chinois s’ affairer en parlant tout seul. Il nous emmène alors tester la voiture.  Et comme en plus d’être revendeur de voitures il est moniteur de conduite à ses heures perdues,  il se plaît à mettre sa deuxième casquette en poussant des cris quand nous passons trop près du trottoir ou roulons trop lentement à son goût.  Marie est conquise;  je n’ai aucun avis sur la question et suis son instinct. Une heure plus tard et près de 2000 dollars en moins, on se retrouve heureuses propriétaires de star kiwi, que je désigne sur le champ remède miracle pour lutter contre ma phobie. Et pour l’instant ça fonctionne assez bien,  même si j’ai du puiser dans ma mémoire le souvenir de quelques exercices de sophrologie que j’utilise avant chaque trajet et que j’ai toujours l’intime conviction, quand je dépasse les 100km/h, que notre nouvelle recrue peut se casser en deux ;). Auckland n’est pas désagréable mais passés le centre animé,  les plages et les nombreux cafés hipsters où le moindre américano coute quatre dollars,  il n’y a pas de quoi y rester une éternité.  Nous pardons donc rapidement explorer le pays.

A la découverte de l’Île du Nord.

C’est avec tout un tas de matériel de camping et Chloé à bord que nous partons pour la péninsule de Coromandel,  au sud est d’Auckland. Prenez ce qu’il y a de plus beau dans l’Irlande, la Bretagne et la Corse,  mettez-y des bleus et des verts encore plus profonds et étincelants et vous obtenez le cap,  le roc,  la péninsule (tandis que moi j’étale fièrement la seule réplique de Cyrano que j’ai encore en tête). A chaque virage,  le panorama est à couper le souffle,  les plages grandioses succèdent aux falaises,  les vaches défient les lois de la gravité à paître sur des flancs de colline abrupts. J’ai l’impression qu’on a ajouté des filtres et effets spéciaux devant le pare brise. Notre première étape est un coin de paradis, pratiquement seules face à l’océan au milieu des montagnes. En revanche, la première nuit est un enfer, à trois dans une tente premier prix conçue pour une personne et demi ! Le lendemain,  on prend la direction des deux attractions majeures de la région,  « cathedral cove », une immense cavité triangulaire dans la roche qui sert de porte d’entrée à une plage somptueuse et « hot water beach », une plage où l’on peut profiter de jacuzzis naturels, grâce à l’eau chaude qui remonte en surface. La première est un succès tandis que la seconde est ratée.  N’ayant pas pris en considération le fait que les bains bouillonnants sont accessibles seulement quelques heures avant et après la marée basse, on se retrouve, avec quelques autres personnes s’étant aussi faites avoir, à creuser sans trouver autre chose que la plage sous la plage.

Qu’à cela ne tienne,  direction le centre de l’île et les grottes de Waitomo. Découvertes au début du XIX ème siècle,  il s’agit d’immenses et profondes cavités calcaires aménagées pour la visite à la manière néozelandaise, c’est à dire excessivement bien.  Sentiers bétonnés se fondant dans le décor,  jeux de lumière,  barques pour explorer les alentours des rivières souterraines. C’est tout un monde que l’on découvre pendant quelques heures avec, en clou du spectacle, une voûte peuplée par des milliers de vers luisants,  ce qui donne l’impression d’être sous un ciel d’étoiles,  dans lequel ces dernières seraient fluorescentes et à portée de main. Seuls les bavardages de quelques touristes restés sur la berge viennent troubler cet instant fascinant.

Au fil des jours,  on progresse en expertise du camping et on sait désormais replier une tente en quelques minutes, faire la vaisselle sans eau et on a un poil amélioré la qualité de nos nuits en dormant tête bêche ( ceci dit il y en a toujours une qui,  trempée par la condensation et agacée par le coup de coude de trop,  finit sa nuit dans star kiwi).

Avant de nous séparer de Chloé,  on passe quelques jours au parc national Tongariro, l’un des plus populaires du pays, berceau emblématique de Mordor et de la montagne du destin. Une randonnée d’une journée permet d’admirer les paysages les plus   spectaculaires en huit heures de grimpette pas trop difficile. On n’a de toute façon pas d’autre option, l’ensemble des refuges pour les excursions de plusieurs jours étant réservé depuis belle lurette,  haute saison et anticipation néozelandaise obligent. Comme le circuit n’est pas une boucle et qu’il nous faut prévoir de revenir à notre voiture sans avoir à payer les 30 dollars par personne que coûte la navette (et qui nous semblent excessifs,  pour vingt minutes de trajet), on se met, la veille au soir, en quête de personnes dans la même situation pour pouvoir établir un subtil stratagème de partage de voitures.  On fait du tente à tente dans le camping et derrière leurs regards suspicieux,  pas mal de randonneurs semblent se demander intérieurement où est l’embrouille. On finit par trouver trois jeunes allemands sympas et motivés, qui acceptent de nous emmener au point d’arrivée de la randonnée en partageant les frais et me voilà à 5 h du matin au volant d’une star kiwi toute embuée, sur une route en terre où on ne voit pas grand chose si ce n’est rien (ce qu’on ne ferait pas pour économiser quelques dollars! ). Heureusement l’allemand est au moins aussi organisé que le kiwi et nos compères ont certainement repéré la route au préalable car, au milieu de nulle part, ils mettent leur clignotant et empruntent des chemins encore plus caillouteux et sinueux sans aucune indication. Il n’est pas encore 7h quand nous commençons la randonnée dans le sens non conventionnel. Ca grimpe certes un peu plus au début mais on a le luxe de ne croiser presque personne pendant les trois premières heures. La brume est très épaisse et marchant au milieu d’une lande sauvage et humide, je me sens comme Catherine Heathcliff dans les hauts de Hurle Vent (Marie vous dirait, à raison, que j’ai une fâcheuse tendance à vouloir tout comparer à des endroits ou moments familiers). Au fur et à mesure qu’on prend de la hauteur, la brume s’évapore et on a soudain une vue imprenable sur toute la vallée. Près de nous, des nuages se mêlent à la fumée d’un volcan en éruption et j’en ai la chair de poule pendant dix bonnes minutes tellement c’est impressionnant. Après plusieurs heures d’ascension, on atterrit dans un paysage lunaire, où un cratère rouge cache toute une série de lacs verts et bleus. Puis arrivées sur l’autre versant du volcan, devant un nouveau cratère et des sommets enneigés, on a toutes les trois les yeux écarquillés et le sourire figé. Chloé et Marie ne cessent de faire allusion aux paysages du Seigneur des anneaux. Ayant un goût peu prononcé pour les films fantastiques où des monstres et des gentils se battent pour des raisons farfelues (non mais sérieusement, dans quel monde on se tape dessus pendant trois épisodes de trois heures pour un anneau?), je l’avais toujours snobé jusqu’à lors mais j’ai décidé d’y remédier car les références des personnes croisées en chemin m’excluaient trop souvent des conversations. Aujourd’hui, je sais donc qui sont Frodo et Gandal mais je n’ai toujours pas bien saisi pourquoi l’un ne jette pas dans la rivière cet anneau qui lui cause tant de malheurs, ni comment le second a disparu sans disparaitre…

Le kiwi ou l’être le plus exceptionnel au monde (en compétition avec le japonais)

D’abord, il y a eu cet agent de l’immigration qui m’a appelée par mon prénom et m’a souhaitée de passer de belles vacances. Puis il y a eu le chauffeur de bus qui m’a patiemment expliqué comment retrouver ma compagnonne perdue au milieu des rues désertes du centre ville d’Auckland. Et Jarred qui, en plus de vivre dans l’appartement le plus luxueux jamais vu au cours de ma vie, se plie en quatre pour nous aider à préparer notre séjour. Alors quand Martyn qui, au lieu de nous décortiquer en morceaux, se révèle être un geek adorable, cuisinant des repas de rois et ne perdant pas patience quand on passe au supermarché une heure au lieu des dix minutes prévues et qu’on lui demande de répéter pour la troisième fois ce qu’il vient de dire, je commence à penser que le faisceau d’indices est trop important. La gentillesse doit être ici un syndrome généralisé. Même la ranger qui nous offre une amende au réveil pour avoir posé notre tente à un endroit où visiblement seuls les véhicules avec toilettes intégrées étaient autorisés, parait contrariée et nous explique comment faire appel pour ne pas avoir à payer.

Il y a surtout Andrew et Juanita, chez qui on loge depuis quatre jours, en échange de quelques heures de travail domestique quotidien dans leur maison sur la côte ouest, pas très loin de Wellington et encore moins de la plage. Une bonne transition avant de commencer à nourrir les animaux, ramasser des haricots, faire du compost dans une ferme bio la semaine prochaine (je trépigne d’impatience). Lui rigole fort,  a des blagues différentes inscrites sur chaque marcel qu’il enfile en rentrant du travail le soir, nous demande toutes les cinq minutes si on va bien, descend trois canettes de bière à la minute et a le ventre qui va avec, nous explique en souriant qu’il n’est pas gros mais juste pas assez grand. Comme dans un sketch de Florence Foresti, il se nourrit exclusivement de vaches et de patates. Il aurait fallu que vous voyiez sa tête quand, le premier soir, alors qu’on avait cuisiné notre sempiternel menu cake+ salade+crumble, il essayait de cacher la moitié du morceau de cake restant sous le chou rouge, en nous disant qu’il était content d’avoir le premier repas végétarien de sa vie. Il trouve du positif dans toute situation, il a beaucoup d’auto dérision et il a un bateau sur lequel, si la météo est favorable, il va certainement nous emmener faire notre première sortie de pêche en mer. Quand à Juanita, elle trouve tout ce que l’on cuisine délicieux, elle nous remercie chaque soir pour notre aide, elle nous raconte en riant jaune, comment le matin de leur mariage, elle était en train d’éplucher des pommes de terre pendant que lui décuvait dans son lit. Elle a une robe de chambre improbable, elle ne se pose presque jamais sauf pour regarder les infos ou l’équivalent local de « The voice ». Elle a eu quatre enfants entre ses 18 et 24 ans et devait tirer de la bière le soir dans un pub, pendant que lui cumulait trois jobs pour pouvoir s’en sortir. Aujourd’hui ils ont une grande maison rénovée dans laquelle ils accueillent des woofers, plus pour le partage que pour se décharger des taches domestiques (Andrew était hier tout embêté de nous voir continuer à peindre après 17h). Ils nous traitent comme des invitées de marque et nous ont offert une table de camping toute neuve pour la suite de notre périple, juste car on avait mentionné la veille que c’était la seule chose qui manquait à notre équipement.  Ils sont bavards et nous apprennent énormément sur leur pays et sur les valeurs et les moeurs de leur génération. Et comme à défaut d’en tirer des vérités sociologiques intangibles, j’ai l’impression de davantage comprendre un pays en écoutant parler les gens, je suis comblée.

 

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Bateau, velo et marche a pied: mon triathlon a la sauce birmane

En dehors des sentiers battus dans l’Etat Kayah

Carine, qui travaille depuis quelques mois en appui à la Commission Électorale birmane, dans la préparation des élections de novembre 2015 (boulot passionnant mais épuisant, j’y reviendrai), nous propose de l’accompagner dans l’Etat Kayah, ou elle doit animer une formation. Contentes de découvrir un bout de pays qui était jusque très récemment fermé aux touristes, nous acceptons et entreprenons d’aller acheter notre billet d’avion ; ce qui se révèle loin d’être une formalité.  Première hérésie : on souhaite acheter un Yangon-Loikaw (« capitale » de l’Etat Kayah) depuis Bagan, chose visiblement inconcevable pour les birmans. Deuxième défi : trouver le bureau de la Myanmar Airways, compagnie aérienne étatique, seule à opérer le trajet mais que peu de personnes utilisent aujourd’hui, encore moins les touristes.  Défi de taille, même dans une petite ville comme Bagan, ou tout le monde baragouine à peu près anglais.  Apres avoir demande a trois agences différentes, nous être fait dire a deux reprises que c’était impossible (euh…si, notre amie a son billet), nous être ridiculisées plusieurs fois de par notre prononciation de la destination en question (« Loikaw -What ?- Loiiikaw -What ? – Loikawww- Ahhhh Louaiiikoooo -ben oui c’est ce que je dis depuis cinq minutes»), nous voila enfin devant le panneau « Myanmar airways, c’est par là, à 300 mètres ». Mais par la ou ? Je crois que, de ma vie, ce sont les 300 mètres que j’ai mis le plus de temps à parcourir.  Ca devient du délire complet et on a l’impression d’être Astérix et Obélix dans les pyramides d’Egypte. On a du demander notre chemin a cinq reprises, et les indications passent de ‘troisième a droite’ au début a ‘revenez d’où vous venez, 100 m tout droit, quatrieme à gauche’ au milieu et la troisième personne nous donne encore une consigne différente, en précisant qu’on est les premières touristes a lui demander ca ( nous sommes ravies de cette exclusivité mon cher monsieur, mais ca ne fait pas avancer nos affaires :p).  Enfin, trente minutes de pédalage dans le même pâté de maisons plus tard, on trouve notre graal. Heureusement que les deux agents avaient été préalablement prévenus au téléphone que deux étrangères allaient débarquer pour leur demander quelque chose d’extraordinaire (UN BILLET D’AVION ?!?) sinon ils auraient certainement pris leurs jambes a leur cou, en nous voyant arriver. A l’intérieur, un grand bureau, un ordinateur portable, des papiers partout, un troisieme larron en train de compter les mouches, et le must, une feuille A4 scotchée sur un mur, sur laquelle on peut lire « Myanmar – National airlines –Karaoke – Language ». Aujourd’hui encore, soit plus de quinze jours après, je continue de chercher à décrypter cette énigme, digne du dernier niveau du jeu télévisé Pyramides. Comme ni Internet ni la plateforme de réservation en ligne qu’utilisent normalement les agents ne fonctionnent, tout doit se faire par téléphone avec la centrale de Yangon. Notre interlocuteur tient sa tête entre ses deux mains, comme s’il était en train de diviser mentalement 17 par 3,14. Il raccroche puis rappelle trois fois, nous demande de reconfirmer date et horaires à trois reprises également (dans sa voix et son regard, on lit sans peine « vous êtes vraiment certaines de vouloir aller a Loikaw ? ») et on est sur le point d’aboutir quand, au moment de payer, il nous dit accepter exclusivement des dollars. Argh. On a que des kyats et on est samedi après midi, les guichets des banques sont fermés et personne ne veut nous acheter des kyats, contre des dollars.  On revient bredouilles une heure plus tard et on parlemente un long moment jusqu’à ce qu’ils acceptent enfin d’être payés en kyats, en utilisant un taux digne de celui d’un usurier. Le e-ticket imprimé, j’ai envie de prendre tout le monde dans mes bras et d’immortaliser le moment par une photo. Mais non, on se contentera d’un franc merci et d’une cordiale poignée de mains, environ trois heures après le début de l’aventure.

Quelques jours plus tard, nous voila donc sur le tarmac de l’aéroport de Loikaw, Giliane, Carine, Piay Sone (son assistant/traducteur) et moi. Le bureau de l’immigration prend nos passeports. Trois personnes copient les informations qu’ils contiennent sur des feuilles volantes, lesquelles sont transmises a une quatrième personne qui, muni de son crayon a papier, fait un quatrième tableau. Fruit du miracle du téléphone arabe birman, entre temps, Giliane est devenue Galine et mon passeport expire en 2061. Carine et Piay Sone doivent animer le lendemain une formation devant la commission électorale régionale sur le rôle que jouent les media avant et pendant une élection (et in fine, la nécessité d’obtenir de bons et transparents rapports avec eux). En novembre, auront lieu au Myanmar les premières élections libres depuis..euh depuis la nuit des temps en fait. L’enjeu est de taille, les bailleurs internationaux ont mis un paquet d’argent sur la table (huit millions d’euros pour l’Union Européenne et probablement dix fois plus pour USAID), il y aura tout plein d’observateurs internationaux et de journalistes. Aung San Su Kye crie depuis des lustres a l’injustice, la Constitution lui interdisant d’être candidate ; et quand un prix Nobel de la paix crie à l’injustice, c’est la planète entière qui vient mettre son nez dans les affaires du pays. C’est donc dans ce contexte que Carine, qui cumule les tares d’être occidentale, jeune et femme, doit expliquer a des anciens membres de la junte militaire, qui sont tous sexagénaires et auprès de qui il est excessivement difficile d’obtenir crédit et confiance, combien c’est important de parler aux media.  Mais d’abord « qu’est ce qu’un media ? » demande t elle systématiquement en début de séance. « Un moyen de propagande ». Ah. Non. Raté.

Pendant que Carine sort les avirons et invente des jeux de rôle pour convaincre les membres de la commission que les media sont leurs amis et qu’ils faut les aimer aussi, avec Gilliane, on monte sur nos vélos et on vaque a nos occupations, plus improbables les unes que les autres. On commence par visiter une cathédrale (l’Etat Kayah compte un grand nombre de catholiques),  et on boit un jus de pamplemousse en papotant pendant une heure avec un prêtre, on va visiter des pagodes et on s’initie au langage des signes pour discuter avec un moine qui veut absolument nous offrir le traditionnel mélange café+ lait+sucre dans une seule et même poudre, on emprunte des chemins de terre de plus en plus sinueux qui ne débouchent sur rien. Sur conseils du prêtre, on se met en quête d’un monument et on demande notre route à plusieurs reprises. Mais comme on n’a pas très bien compris ce qu’était le monument en question, si ce n’est qu’il y a des pics en bois et des parapluies ( ?!), et bien forcement ce n’est pas évident de trouver quand on ne sait pas ce qu’on cherche. Donc on ne trouve pas. Mais au moins on provoque beaucoup de sourires incrédules et moqueurs. A la recherche d’un autre lieu recommandé par le prêtre (oui oui on s’acharne), on tombe sur quelques femmes girafes en train de tisser. On prend des photos, elles nous font essayer un collier (je ne savais pas que mon cou était si claustrophobe, maintenant oui) et des écharpes, on essaie de se comprendre mutuellement, on n’y arrive pas donc on rit, remonte sur nos vélos et passe la fin de journée dans ‘LA’ pagode de Loikaw. Un truc complètement mégalo et psychédélique construit sur une colline, avec des stupas à ne plus savoir ou donner de la tête et qui, à la tombée de la nuit, se pare de néons de toutes les couleurs. On se croirait à Las Vegas. On passe la soirée en compagnie de notre ami prêtre et d’un avocat ami de Carine, à siroter de la Myanmar beer au bord de la rivière et  à refaire le monde. Moi qui suis souvent frustrée de ne pas pouvoir communiquer et me faire comprendre comme je le voudrais, j’apprécie de pouvoir tenir de longues discussions avec les birmans. Il faut dire qu’ils maitrisent l’anglais mieux que personne et qu’ils sont encore plus bienveillants que la moyenne, déjà incroyablement haute, des birmans.

Le lendemain matin à l’aube, Carine me propose de retourner avec elle  à la pagode bling bling, car elle y a été conviée par celui qui la dirige, et qui se trouve cumuler un autre mandat, celui de chef de la commission électorale. Comme je suis tombée du lit, que j’aime bien entendre parler birman et qu’on m’a promis un petit déjeuner, j’accepte et cette fois c’est par l’ascenseur qu’on accède a la pagode (en passant devant tous les fidèles qui font sagement la queue, cela va de soi). Je visite les mêmes stupas que la veille et j’ai la traduction simultanée faite par Carine des propos de notre hôte, lesquels tournent beaucoup autour de chiffres : à quelle hauteur est le plus haut stupa,  à quelle distance est la ville la plus proche…Visiblement les birmans en raffolent, ça doit donner de la consistance en paraissant érudit. Il y a  à cette heure une foule assez dense, générations confondues, venue prier ou prendre des photos. Vient l’heure du petit déjeuner, Piay Sone, Carine et moi sommes alignés devant notre hôte et ses compères qui nous regardent manger et nous resservent du the des que le niveau descend d’un millilitre. Le problème est que l’on nous apporte du poulet déguisé en gâteau de riz et caché sous une feuille de bananier. Gloups. Carine demande à ce que l’on veuille bien m’excuser de ne pas faire honneur au plat et l’on m’amène une pyramide de crackers de riz, que je mange un à  un, en regardant, impuissante autour de moi, dans l’espoir de capter ne serait-ce qu’une très vague idée du sens de la conversation qui se déroule. Echec. Alors je souris bêtement quand on me pose des questions assez pointues sur le fonctionnement de l’Union Européenne et que je ne sais pas y répondre (après tout, c’est pas comme si j’avais étudié sciences politiques!) et je me tiens droite. Car quand même, on n’a pas tous les jours devant soi un chef de commission électorale birmane.

Bateau à moteur, faux pêcheurs et Sauvignon blanc au lac Inle.

De Loikaw, on n’est qu’ à une toute petite heure de la pointe sud du lac Inle et en tant qu’étrangers, on peut désormais librement le traverser pour rejoindre l’Etat shan. Gilliane et moi trouvons l’occasion trop bonne et trépignons d’impatience. Carine, hantée par le souvenir de ses missions de terrain en bateau (et des insolations et autres petits tracas qui vont avec) est davantage sur la réserve et redoute les cinq heures de traversée. Nous nous installons toutes les trois à la queue leu leu sur notre embarcation et a peine celle-ci a t elle démarré que je comprends pourquoi Carine nous avait conseillé de charger nos Ipods la veille. Le moteur fait un boucan d’enfer et on doit s’y reprendre a plusieurs fois pour émettre et faire comprendre un message basique à sa voisine de devant/derrière. C’est donc en tête à tête avec mon appareil photo et mes écouteurs que j’apprécie la traversée. Et quelle traversée. Non seulement les paysages sont splendides : collines verdoyantes alentours, ilots formes par des tiges de lotus, une brume dense pour mystifier un peu le tout. Mais on est surtout spectatrices de scènes de vie incroyables en traversant les villages flottants. Là ou un homme étend des morceaux de coton de toutes les couleurs, d’autres jouent les équilibristes pour éviter de tomber dans l’eau en réparant une toiture. Beaucoup font leur vaisselle ou leur toilette. On verra même une femme laver une vache avec de la lessive ! On croise aussi pas mal d’embarcations similaires à la nôtre et puis des mouettes partout, qu’elles se reposent gentiment sur leur poteau ou qu’elles volent par dizaines au-dessus d’un bateau, attirées par les bouts de pain que leur jette un moine en costume safran. Au cours des premières heures, on ne croise aucun touriste et puis plus on monte, plus les passagers des bateaux blanchissent et plus on assiste à des spectacles de pêcheurs, qui semblent montés de toutes pièces pour la réussite de nos clichés. Certains tiennent des paniers en équilibre sur leurs pieds pendant que d’autres frappent énergétiquement l’eau à coups de pelle, avant de s’arrêter une fois qu’on a le dos tourné. Evidemment il n’y a aucun poisson dans aucun de leurs bateaux. On se demande même s’il y en a encore dans le lac, tellement l’activité humaine a commencé à le polluer. A l’arrivée a Nyangswe, on semble bien loin de Loikaw, des agences de voyage  à chaque coin de rue, des salons de massage et des pizzerias (j’avoue on y est allé deux fois, mais pour notre défense, le cuistot est birman et il fait un super pesto maison).

Le lendemain, ne voulant pas imposer à Carine la torture d’une seconde promenade en bateau, on décide de louer des vélos pour partir en exploration sur les rives du lac. On emmene avec nous un australien que j’ai rencontré deux mois plus tôt au Vietnam et on longe les champs de canne à sucre sur fond de collines boisées. On atterrit quelques heures plus tard dans le seul vignoble du pays. Les tables en terrasse panoramique du restaurant attenant sont évidemment prises d’assaut par les touristes français. Voyant la couleur du vin rouge et la moue effrayante de nos voisins qui y trempent leurs lèvres, on se rabat sur le Sauvignon blanc, qui n’est pas si mauvais, a condition de ne surtout pas lui laisser le temps de réchauffer dans le verre. Une bouteille en entraine une autre et après un énième coucher de soleil, on rentre en zigzagant entre les motos.

80 kilomètres à pied, ça use les souliers (ou comment j’ai perdu mes doigts de pied dans l’Etat Shan)

Un des incontournables de la région consiste à rallier Kalaw depuis le lac Inle en quelques jours de marche. Nous choisissons l’option deux jours-une nuit et faisons connaissance avec Ao Ao, notre guide et Minme, le cuisinier qui l’accompagne et qui est finalement celui qui connait le plus la route. Trouvant assez ingénieuse l’idée de simplifier nos prénoms, nous nous présentons comme Gigi et Juju et la joyeuse bande des prénoms à deux syllabes commence son ascension au milieu de montagnes karstiques. On nous avait préparées à trois heures de marche ardue ; or il est à peine 11h quand on arrive au village pour déjeuner. Nous entamons une conversation corporelle avec notre hôte, une femme de la minorité Pa-Ho qui ne parle pas un mot d’anglais. Je tente d’obtenir son prénom avec ce que je pense une très bonne tactique, qui consiste à montrer Gilliane en la nommant, puis à en faire de même pour moi avant de la designer avec un « and you ? » interrogateur. Cette tactique se révèle inefficace puisque notre interlocutrice hoche la tête en signe d’affirmation. Gilliane tente sa chance en faisant la même chose avec un légume posé à cote de nous. Cette fois elle fait un signe de tête négatif et nous nous résignons, nous contentant de nous regarder toutes les trois en souriant. L’après-midi, nous passons au travers de terres rouges et de terrasses en jachère ou des bœufs semblent désœuvrés. C’est la saison sèche et par conséquent, pas grand-chose n’est cultivé. Le paysage n’en est pas pour autant moins charmant et extrêmement changeant. On passe ensuite par des pinèdes et, arrivés au village ou nous passerons la nuit, on a l’impression d’être en Normandie : prairies vallonnées et arbres qui ressemblent étrangement a des pommiers. On est accueillis par une famille de huit personnes. L’homme le plus âge, qui doit avoir une soixantaine d’années, vient nous saluer, tape la main sur son torse puis montre la pièce où l’on se trouve, qui sert de salon et temple familial. On comprend par la que c’est le chef de famille, son portrait trône sur le mur, comme dans toutes les maisons villageoises birmanes. Le petit fils qui a quatre ans vient jouer à cache-cache avec nous puis se plante devant sa tablette pendant un bon bout de temps. Nos cerveaux occidentaux, qui ont  tendance à sanctuariser les besoins essentiels, passent de la tablette à la plaque de béton dehors à cote du puits qui fait office de salle de bain et sont un peu perdus…On s’endort bercées par le chant de la maman et le ronflement du papa.

Deuxième jour de marche, on croise encore moins de touristes que la veille et quand, au bout de quelques heures, on arrive sur une pagode animée et bruyante, on a comme l’impression d’etre parties très loin et très longtemps. Jour de pleine lune, notre guide nous explique que les habitants des villages environnants ne travaillent pas et viennent faire des offrandes et prier ensemble. Or, il y a devant nous plus d’adolescents aux coupes de cheveux improbables que de moines et dévots. Attablés devant leurs jus de litchi, ils dévisagent les jolies filles en talons compenses. C’est assez marrant et moi aussi je les regarde du coin de l’œil parader a cote des motos, n’ayant visiblement aucune intention d’aller faire des offrandes ou prier.

Arrivées à Kalaw, ayant fait nos adieux à nos guides ainsi que le bilan de nos ampoules aux pieds (six chacune), on décide de remettre ça le lendemain, pour aller explorer une autre région. Nouveau départ matinal, nouveau guide, Gozow, une vraie mine d’informations, qui parle plutôt bien anglais, mis à part qu’il place des « for the » à tout bout de champ. J’aime Kalaw devient ainsi « I like for the Kalaw ». Il a un super chapeau en bambou, il est souriant et motivé, et j’essaie d’oublier que je boite dès les dix premières minutes de marche :0 La pause déjeuner est aussi dépaysante que la veille. Un groupe d’hommes picole et fume on ne sait quoi dans des bangs pendant que les femmes portent les nourrissons et tiennent l’échoppe qui sert de micro boutique et restaurant.  Les rôles sociaux de genre sont encore et toujours bien ancrés et quand je demande à Gozow pourquoi il n’y a pratiquement que des guides masculins, il me répond que les femmes font les randonnées les plus faciles car sinon elles se perdent. Evidemment, et puis elles ne conduisent pas parce qu’elles ont des accidents tout le temps non ?

Nous avons la chance de passer la nuit dans un monastère, perdu au milieu des montagnes. Le panorama est à couper le souffle et les couleurs du ciel en cette fin de journée magiques. Deux petits matelas sont installés pour nous dans une pièce qui doit faire 70 mètres carre et au bout de laquelle il y a un petit temple.  On prend le the avec le ‘moine en chef’. Il est là depuis dix-huit ans et n’est visiblement pas prêt de quitter ce qu’il appelle un monastère « de la jungle ». Ils sont en effet très isoles et chaque matin, les trois moines se relaient pour aller chercher au village le plus proche,  à une heure et demi de marche, le repas du midi, toujours offert par les villageois. L’un des moines passe devant nous en souriant ; il écoute sur son smartphone la meme musique romantique que les adolescents de la veille.

La nuit est courte et mouvementée. Je ne trouve le sommeil que vers minuit et deux heures plus tard, le coq se met à chanter un long moment avant de se rendormir. A trois heures et demi, c’est le moine qui parle au téléphone dans la pièce en dessous de la nôtre. Parcourant la centaine de mètres qui me sépare des toilettes, j’ai meme eu l’impression de voir le moine en chef réveiller le coq pour que le coq réveille à son tour les autres moines. Une sorte de chaine du reveil en somme. Mais avec le recul, ça je l’ai peut-être un peu rêvé. En tout cas, ma chute à plat dos en glissant sur les ronces finit de remettre en place mes idées ensommeillées. Il est 4h, je n’ai pluis du tout sommeil et je regarde la lune qui éclaire tout autour et les moines qui s’activent. Le chat est content d’avoir enfin trouvé quelqu’un qui ne l’ignore pas et il s’en donne à cœur joie. Revenue dans mon lit, les ronflements de Gilliane semblent vouloir concurrencer le chant du coq et prières des moines. Quelques heures plus tard au réveil, on a tous un visage bouffi. Notre guide dit avoir vu trois renards rentrer dans la pièce ou il dormait. Je crois que tout le monde mélange rêve et réalité. Avant de quitter nos hôtes, on decide de faire une donation au monastère . Le moine en chef prend l’assiette que lui tend notre guide (inutile de préciser que la femme ne peut toucher ou donner directement de l’argent à un moine), ferme les yeux et récite une prière, d’un air tres serieux avant de prendre un appel Skype et de glousser de rire. Il revient alors dix minutes plus tard pour nous dire au revoir et nous tend un paquet de chips. Soit. Il y a définitivement des codes étranges dans ce monastère de la jungle…

 

 

 

 

 

 

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Ferveur bouddhiste au Myanmar

Pour la premiere fois depuis le debut du voyage, quelqu’un m’attend a ma descente de l’avion. Giliane, ancienne collegue Croix-Rouge, arrivee la veille pour passer ces deux semaines birmanes avec moi, se cache derriere un petit panneau « juju’ et moi je ne cache pas mon grand sourire. Un bref resume de nos vies sur les quatre mois precedents et nous voila montees dans un taxi qui, pour changer, conduit comme un dingue. Direction chez Carine, copine de master qui vit ici depuis huit ans et qui nous prete son appartement pour nos quelques jours a Yangon (elle travaille a Nay Piy Taw, la capitale du pays depuis 2005, une des nombreuses lubies de la junte alors au pouvoir pour detacher le pays de son histoire coloniale, et par peur d’une eventuelle attaque par la mer). Apres avoir prononce assez fierement « sayama » a Oulee, le gardien de l’immeuble ( j’utiliserais ce mot pendant quelques jours en guise de bonjour, avant de comprendre qu’il sa’git d’un surnmom que Carine lui a donne et par consequent, de realiser que j’ai du etre un brin ridicule aux yeux des gens) et pose nos affaires, on part en quete d’un resto a 23h. Tous les hommes dans la rue portent un longji, une sorte de longue jupe a carreaux, et des dizaines d’ ouvriers travaillent sur des chantiers, malgre l’heure avancee. On erre sans but en regardant autour de nous quand deux jeunes birmans nous viennent en aide et nous mettent dans un taxi en donnant des instructions au chauffeur. On se retrouve dans un resto ouvert visiblement toute la nuit, autour de groupes de birmans qui nous regardent interrogateurs, buvons notre premiere Myanmar beer et mangeons des beignets de poisson. Maitrisant peu ou pas du tout l’anglais, les serveurs redoutent visiblement tous le moment de venir interagir avec nous et se refilent la corvee en rigolant. Il est plus de deux heures du matin quand on rentre chez Carine et, realisant qu’elle a oublie de nous donner une cle essentielle, on se retrouve penchees au chevet d’Oulee, a tenter de le tirer de son profond sommeil.

A la decouverte de Yangon

A l’instar de ses conseurs asiatiques, la ville principale du pays grouille d’animation. Les tuks tuks filent sur les trottoirs defonces, les gens dejeunent dans des echoppes de rue sur de minuscules chaises en plastique, les charriots de billets de loterie ou de fruits et legumes diffusent une musique criarde, le tout sur fond de prieres lancinantes crachees par des hauts parleurs geants aux quatre coins des temples. Le principal temple de la ville, la ‘paya Schwedagon’ est visible depuis de nombreux endroits de la ville. Sur conseil de Carine (et puis certainement du routard et du lonely planet, selon lesquels l’on devrait faire absolument toute visite au lever ou au coucher du soleil), on s’y rend en fin d’apres midi et le spectacle est magique. Deja parceque qu’a cote de cet ensemble, immense et dore, on se sent ridiculement petites, et puis parceque des centaines de birmans affluent pour prier. On reste pres de trois heures a contempler les moines en robes oranges, marrons, pourpres et roses, les generations qui se melangent, de la grand mere que l’ on sort de son fauteuil roulant et qui met immédiatement son front a terre, a l’enfant de quatre ans qui court partout. Il y a pas mal de rites, notamment selui de verser de l’eau sur l’animal correspondant au jour de la semaine de sa de naissance. Giliane verse avec ferveur de grands bols sur le tigre du mardi et moi je me contente de la prendre en photo, chagrinée de ne pas savoir mon jour ni mon animal (maintenant je sais, je suis le dragon du samedi et je crois que c’est particulierement chanceux un dragon :p). A la tombee de la nuit, tout le monde prend une bougie pour allumer des meches imbibees d’essence. On m’en tend gentiment une et je me mets conscencieusement a allumer ma rangee, entouree de quelques touristes photographes et de birmans qui recitent des prieres a haute voix. L’atmosphere est assez incroyable et c’est presqu’a regrets qu’on quitte le temple pour aller nous promener dans le quartier chinois et diner au bord du fleuve.

Le deuxieme jour commence aussi religieusement que la veille car on fait la connaissance de Mint, moine en devenir, a qui on pose toutes les questions qu’ on a accumulees en 24h et qui nous fait visiter le monastere ou il prie et étudie actuellement, pendant plus d’une heure. Ensuite, on se lance dans notre premiere experience d’achat d’un titre de transport, qui est ici loin d’etre une formalite. On a pourtant choisi une agence de voyage avec un nom anglophone et des affiches publicitaires ecrites en anglais. Cela n’empeche que lorsqu’on formule notre souhait de nous rendre en bus a Bagan (de loin la principale destination touristique du pays), les deux agents nous regardent comme si on venait de leur demander de rallier la lune en sous-marin. Ils enchainent les coups de telephone, entre lesquels on a droit a des « please wait », ils se levent de leur siege, font le tour du bureau puis viennent se rasseoir a la meme place sans avoir rien fait, ils nous proposent un horaire avant d’en changer au bout de trente secondes, et puis finalement, au bout de 45 minutes, on a notre graal, deux places dans un bus qui, sur la photo, semble confortable et flambant neuf.

Bagan, la perle photogenique du Myanmar

Le bus dans lequel nous montons a perdu de sa superbe, par rapport au moment de la photographie. Les sieges ne s’inclinent quasiment pas, les couvertures ont probablement été lavees pour la derniere fois au moment de l’independance et il doit faire six degres. Mais fort heureusement on a un sac pour cracher (je retrouve ici cette manie qui me plaisait temps en Chine, seule la couleur est differente, puisque beaucoup de birmans machent des noix de betel) et a la pause de 22h, le « stewart » nous tend une brosse a dents. Message subliminal?

Nous arrivons en plein milieu de la nuit a Bagan et sommes assaillies par une nuée de conducteurs de taxis, qui nous exposent des tarifs plus farfelus les uns que les autres, pour nous conduire au centre ville. J’essaie de leur expliquer (gentiment selon moi, un peu trop sèchement selon Gilliane) que devoir payer 15 dollars pour faire dix kilometres quand on vient de payer le meme prix pour en faire 500 me parait absurde, mais mon argument n’a pas l’effet escompté. Il est 4h30 et nous attendons donc assises sur nos micro chaises en plastique que d’autres touristes arrivent pour pouvoir monter avec eux une coalition contre cette injuste oligarchie. Le tourisme a Bagan a connu un essor incroyable au cours des dernières années et par consequent, plus que partout ailleurs dans le pays, les prix s’envolent. La nuit dans le moindre cagibi (ah non? c’est une chambre d’hotel?!) coute 40 dollars, l’accès aux temples vingt, la pomme un. Il n’y a que la location de vélos qui garde un prix dérisoire. C’est donc le moyen de locomotion que nous privilégions pendant notre séjour, d’autant plus que chaque soir, notre loueuse nous demande, avec son regard de chaton tombe du toit, si nous reviendrons le lendemain. Et nous craquons et revenons le lendemain quand bien meme mon vélo fait un boucan d’enfer et a les freins déréglés et celui de Gilliane crève au bout de quelques heures.

Fruit de la ferveur religieuse d’un roi birman au 12eme siècle,  Bagan compte près de 4000 temples. Presque tous sont construits sur le meme modèle: une base carre avec un buddha a chaque point cardinal, sur laquelle est dressée une structure pyramidale avec plusieurs terrasses superposées et au sommet une stupa. Seuls la taille et l’état de conservation des sculptures dans la pierre different. Et puis hors concours il y a les dorés, mes préférés. En route on a rencontre Fred, un français, et on part tous les trois sur nos vélos, ne sachant pas ou donner de la tete tellement il y en a partout autour de nous. On utilise donc la technique du repérage en hauteur. Montés sur la plus haute terrasse du premier,  on en choisit un second qui nous plait puis on remonte sur nos vélos et part dans sa direction, certains d’avoir repéré le bon chemin. Evidemment, une fois sur deux on arrive a l’exact opposé mais comme on finit par tous les confondre, ca n’a pas grande importance. On passe des heures a déambuler, a prendre en photo le panorama sous toutes les coutures, a s’arrêter jouer avec des enfants dont la mere balaie et le père essaie de vendre des peintures, a apprécier de se retrouver dans un temple injustement déserté par les touristes.

Toutefois, chacun surveille attentivement sa montre pour ne pas rater le coucher de soleil. Car a Bagan, le coucher de soleil est une institution. Le Lonely Planet a meme fait un top 5 des plus belles terrasses de temples depuis lesquelles le contempler. Vers 16h30, c’est amusant de voir les touristes commencer a marquer leur territoire sur l’élu de leur coeur (ou celui de leur guide) a coup de pieds d’appareil photo. A 17h, voyant le soleil baisser a vive allure, on est pris de panique car on n’a aucun plan, si ce n’est celui d’éviter la foule. On part donc en direction d’un petit temple qu’on avait particulièrement aime le matin, qu’on ne retrouve pas, bien entendu, et a 17h30, me voila qui jette mon vélo, pars en courant a travers les ronces comme si ma vie en dépendait, pour monter sur le premier qui entre dans mon champ de vision (il faut croire que le coucher de soleil a Bagan, ca rend un peu fou). C’est un succès: seulement trois touristes a notre arrivée, des temples très photogéniques face a nous, une lumière incroyable, une brume idéale. Seuls quelques poteaux électriques qui n’ont rien a faire la m’agacent un peu. Une fois le spectacle terminé et quelques “waouuuu” échangés, on remonte a toute vitesse sur nos vélos, partant la encore dans n’importe quel sens, de peur de finir ensablés et dans le noir.

Le rocher d’or ou le Lourdes birman. 

Un rocher recouvert de feuilles d’or et une stupa, qui semblent tenir par miracle tout en haut d’une colline, voila le lieu de pèlerinage par excellence des birmans, a quelques heures de route de la capitale. Carine nous avait recommandé la visite, plus pour le spectacle des fidèles qui s’y rendent en masse, que pour le caillou en lui meme. Comme nous avons un peu de temps avant de partir avec elle dans une autre region du pays, nous y faisons escale. Le bus deja annonce la couleur puisque la radio diffuse des prières en continu. Apres avoir âprement négocie un dollar de reduction dans la guesthouse de notre choix (ouf l’honneur est sauf :p) on monte, ou plutôt on s’entasse dans un camion, seule option pour se rendre au rocher, a moins de vouloir faire quatre heures de marche ardue. On s’accroche fermement a la barre en fer devant nous et comme la route est tout sauf plate et droite, on a l’impression d’être dans un parc d’attractions. Toutes les dix minutes, le camion s’arrête a la hauteur d’hommes munis de coupelles en argent, venant faire l’aumône avec pour seuls armes des discours monocordes et des regards dans le vide. Certains ont visiblement plus de succès que d’autres mais globalement les billets pleuvent. Nous, on ne comprend absolument rien et on sait qu’on va payer l’entree au rocher cent fois le tarif pour les locaux, alors on se contente de froncer les sourcils lors du discours puis de faire gentiment passer la coupelle a ceux qui veulent sauver leur âme. Arrivés en haut, les gens pressent le pas pour se rendre au célèbre rocher. Je suis tentée de les imiter, oubliant l’espace d’un instant qu’il n’ y a aucun coucher de soleil en jeu :p. On est finalement un peu décues: le rocher semble reposer sur une base somme toute solide et ne tient donc pas si miraculeusement en équilibre (enfin pour être plus precise, le miracle tiendrait a un cheveu de bouddha glisse a cet endroit), il est assez petit et surtout, les femmes ne sont pas autorisées a emprunter la passerelle pour s’en approcher et aller le couvrir de nouvelles feuilles d’or. Triste constat: meme le bouddhisme qui semble pour beaucoup être la plus cool des religions est donc profondément sexiste.

Heureusement, la vue est superbe et nous réconcilie avec l’endroit, de meme que le spectacle des pèlerins ayant pour la plupart parcouru une longue distance pour arriver la et qui, en famille, font la sieste sur des nattes, prient ou viennent toucher/prendre en photo le peu d’occidentaux égarés ici. La redescente a pied est elle aussi un regal. Tout le monde nous salue en souriant sur notre passage. Meme les touts petits enfants secouent la main et on comprend que le “ aaaaagggggaaaaaaaa” qu’ils prononcent (bonjour en birman, c’est ‘mingalaba’) nous est destiné. Puis on nous demande systématiquement d’ou l’ont vient et on récolte au mieux un “bounchour”, au pire un “ummm” très sérieux assorti d’un regard perplexe, mais toujours le meme sourire accroche aux lèvres. Bien qu’il y ait des stands sur toute la route, les gens n’insistent pas pour nous vendre quoi que ce soit. Ils sont juste curieux et bienveillants. Et je les ai deja adoptes.